Dimitri, ou la science des ombres (1)

« Hélas ! il faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète. »

Victor Hugo

A Florence, sans elle, ma vie serait moins juste.

Première partie

« Nous nous méfions du théâtre, de la pétrification de nos visages, de la figure que notre personne épouse. »

Emmanuel Levinas

使命

1.

Une femme regardait cet homme. Elle écoutait vaguement, sans lui répondre, hochant simplement la tête par instants, un vieux monsieur élégant qui lui parlait en penchant doucement son visage vers le sien. Elle avait dans les yeux un singulier mélange de tristesse et d’attendrissement, au bord d’une émotion indéfinie et nouvelle. Ces yeux, d’une belle clarté, ne quittaient pas cet homme, d’ailleurs au centre de toutes les attentions, puisque c’est lui qu’on célébrait ce soir-là. Elle ne le connaissait pas ; elle ne connaissait personne et s’était longtemps demandé, avant de venir, par quel étrange phénomène elle s’était retrouvée invitée à cette soirée de première très chic. Et puis, une fois arrivée au milieu d’une foule de gens plus ou moins connus qu’elle n’avait jamais rencontrés, elle avait, après un court moment d’hésitation, décidé de jouer jusqu’au bout son rôle d’intruse involontaire. Aussi ne faisait-elle aucun effort pour s’entretenir avec ses voisins. Elle avait d’abord déambulé à l’aventure dans le vaste salon où se diffusait l’odeur d’une longue et prestigieuse histoire, songeant à l’absurdité de sa situation, n’osant pas repenser à la pièce qu’elle venait de voir, s’occupant à boire très lentement une coupe d’excellent champagne. Enfin, l’auteur était entré, de sa longue démarche assurée et pressée ; son regard, où filtrait une intelligence exceptionnelle, incisive, irradiante, dominait immédiatement la salle et l’homme semblait par sa seule présence prendre possession du lieu où il arrivait, en même temps que de tous ceux qui s’y trouvaient. Il était l’épicentre d’un séisme inversé dont les répliques revenaient vers lui comme des vagues aux violentes caresses.

On l’avait applaudi, avec cette chaleur si particulière aux initiés ; il n’avait pas souri, à peine salué, s’était contenté de les regarder comme pour les mettre au défi de justifier leur hommage. Elle n’avait pas bougé, soit qu’elle fût embarrassée de sa coupe, qu’elle n’avait pas eu le temps de poser, soit qu’elle n’eût pas voulu, plus simplement, honorer l’écrivain dont elle venait de découvrir la dernière œuvre – qui était pour elle, aussi, la première. Mais elle l’avait regardé et ne l’avait, dès ce moment, plus quitté. Lui ne la voyait pas, ou bien faisait semblant. Il avait manifestement l’habitude de ce genre d’événements, l’habitude qu’on se presse autour de lui pour lui livrer, dans un murmure complice, quelque propos insignifiant sur son œuvre, l’habitude, enfin, qu’on l’admire. Pourtant, plus elle l’observait, plus elle sentait en lui une défaillance, qui contrastait avec le lieu, avec l’événement, presque imperceptible, mais profonde ; un homme tourmenté par une foule de questions auxquelles aucun, parmi l’assistance, n’aurait pu répondre, sans doute, qu’il n’aurait, de toute façon, pas posées, mais qui dessinaient autour de lui une barrière invisible, infranchissable, qui l’excluait des autres, ses amis, ici rassemblés pour l’adorer. Et, plus la soirée avançait, plus le mur de ses incertitudes semblait s’épaissir, plus il avait l’air sombre. Seule la femme, qui ne lui avait jamais parlé, voyait, ou rêvait, cela. Les autres riaient, buvaient, vivaient leur sereine insouciance de spectateurs rassasiés. De toute évidence, les émois intérieurs, quels qu’ils fussent, de l’auteur leur importaient peu.

Sans doute, le vieil homme lui avait-il posé une question, qu’elle n’avait pas écoutée, car il la regardait à présent en silence avec l’air d’attendre quelque chose. Elle s’était tellement absorbée, concentrée sur cet homme d’intrigues, qu’elle avait oublié qu’elle faisait partie, elle aussi, à sa manière incongrue, de la fête. Elle mit quelque temps à percevoir le changement, rougit légèrement de s’être laissé surprendre, puis se tourna vers son compagnon de hasard.

– Pardonnez-moi, Monsieur, vous disiez ?

– Je vous demandais, chère Mademoiselle, ce que vous avez pensé de la pièce. N’est-ce pas que Dimitri sait être surprenant ?

La femme, jeune du reste, n’en avait aucune idée. La dernière pièce de l’auteur était pour elle une complète découverte. Elle n’avait, jusqu’à ce soir-là, qui résonnait en elle de plus en plus étrangement, jamais rien lu, jamais rien vu de lui. Elle connaissait son nom et elle connaissait son visage, c’était tout. Un mystérieux enchaînement de faits, qu’elle ne pouvait démêler, l’avait échouée en ce lieu, en cet instant, comme après une longue errance au cœur d’un inconnu dont elle n’avait même pas conscience. Elle s’était retrouvée face à l’expression d’un homme, parfaitement vierge de toute idée préalable, émue simplement devant l’œuvre nouvelle ; attirée désormais par la présence de l’homme, à laquelle elle ne pouvait échapper. Elle ne savait que dire de ce qu’elle avait vu. La réunion aléatoire de ces deux forces, la soudaine mise à nu d’abord, puis la présence immédiate, exerçait sur elle une gravitation irrésistible qui avait moins à voir avec le contenu de la pièce qu’avec la circonstance particulière de sa révélation. Elle ressentait assez violemment, quoique indistinctement, l’impression, qui pesait sur son esprit, jusqu’à en dévoiler peut-être le secret bouleversement encore enveloppé de nuit, d’avoir rencontré cet homme malgré elle. Comme si une puissance extérieure avait forcé son corps pour le jeter dans ses bras.

Pourtant, elle avait bien senti, sans se le dire vraiment, que la pièce était mauvaise ; et, pour la première fois de sa vie sans doute, cet échec de la littérature, déployé, inventé par son regard de première spectatrice, l’avait bouleversée. Elle éprouvait ce sentiment absurde d’en avoir été la complice et la responsable, témoin malgré elle d’une terrible faille au cœur de l’écrivain. Circonstance aggravante, à part lui, peut-être, elle était la seule à l’avoir compris. Elle ne savait que répondre au vieil homme et ne pouvait s’empêcher de se demander si lui aussi avait vu, si sa question ne cachait pas quelque piège posé là pour éprouver sa légitimité à se trouver parmi eux. Mais il souriait ; lui aussi était grand, il la regardait avec bienveillance, comme un dieu tombé à ses côtés pour la protéger dans les méandres de ce territoire ignoré. Quelque chose dans ces yeux, qu’elle croisait vraiment pour la première fois, marqua soudain une ressemblance inattendue. Une lueur passagère, une couleur, peut-être, ou le vestige d’une expression qu’elle avait déjà remarquée chez un autre. Une sensation, incertaine, éphémère, qu’elle s’empressa d’oublier.

– Oui, sans doute… Mais, vous savez, je ne suis pas très familière de son œuvre. Enfin, j’ai trouvé la pièce inventive, ce qui n’est jamais un mal.

– Sûrement. Mais les critiques n’aiment pas qu’on les déconcerte. Je sais de quoi je parle, j’en étais un moi-même. Je me demande si Dimitri a volontairement cherché la bataille. Cela lui ressemblerait bien.

– Ah oui.

De cela non plus, elle n’avait aucune idée et se sentait à chaque parole plus près du moment où elle trahirait son imposture. En même temps, cela la rapprochait de l’autre, comme elle érigeait à son tour, sans le vouloir, sa propre barrière invisible qui la séparait des convives. Ils étaient là tous deux, au milieu d’une foule faussement complice, deux entités absolues, deux planètes perdues loin de leur centre de gravitation – dans une errance infinie et enfin fidèles à ce qu’elles étaient vraiment.

La salle fut brusquement saisie d’un de ces frémissements silencieux qui annoncent un événement longtemps attendu. La jeune femme remarqua que tous les visages s’étaient tournés, presque d’un même mouvement, vers l’entrée du salon. L’actrice était là.

L’actrice était aussi la femme de l’auteur.

Il y eut un bref suspens, un silence, comme une hésitation de ceux qui déjà n’étaient plus spectateurs à reconnaître, peut-être, la femme surgie hors du rôle. La jeune observatrice attendait, piquée soudain d’une inexplicable appréhension. Elle comprit ce qui avait provoqué cet arrêt du temps – l’actrice, même au-delà de la scène, jouait toujours, si bien qu’on ne savait plus très bien qui venait d’entrer.

Dimitri, lui, ne s’était pas retourné ; la jeune femme sentit plus qu’elle ne vit ce défaut dans la figure d’ensemble composée par l’assistance. Il la regardait, elle. Un trouble inexprimable se souleva en elle et menaça de l’emporter complètement. Elle posa doucement la coupe qu’elle tenait toujours, prise d’un violent tremblement, la brisa presque. Il était parfaitement immobile, statufié au milieu du salon, désormais déserté par les invités qui s’étaient empressés, finalement, d’entourer l’actrice restée à l’entrée, qu’elle éclairait de cette présence rayonnante propre à ceux qui ne connaissent pas le doute. La jeune femme et Dimitri se tenaient, ensemble, quoique séparés par la profondeur du salon, dans l’ombre projetée de cette radiation heureuse à eux interdite.

Le vieil homme avait, semble-t-il, disparu.

Cet échange, leur rencontre, différée dans l’éphémère circonstance de leurs deux solitudes soudainement partagées, ne dura qu’un instant. Qu’avait-il vu dans le regard qu’elle lui avait finalement avoué ? Elle ne le saurait pas. Cela l’inquiétait et la ravissait en même temps. C’était là un de ces moments où l’univers, ainsi réduit à deux existences qui s’entremêlent brièvement et s’arrêtent l’une dans l’autre, semble plein d’un sens pressenti mais irrévélé, et exprime le désir, autrement enfoui, de son apocalypse.

L’actrice traversa le salon, arriva jusqu’à l’auteur, et l’embrassa longuement, avec le rire d’une enfant étonnée de sa propre audace commise sous le regard des adultes. Avait-elle répété ce baiser comme elle avait répété la pièce et, du moins était-ce l’impression bizarre de la jeune femme, chaque geste qu’elle faisait ? Lui avait été pris par surprise, mais il n’en montra rien et répondit à sa tendresse, qu’elle fût jouée ou non. La défaillance, cependant, était toujours là ; la jeune femme la sentait qui se creusait en lui, au moment de cette étreinte publique. Elle les regardait de force, soudain torturée par une éruption inattendue qui s’élevait depuis un coin obscur de son corps et la traversa tout entière, jusqu’à la déchirer. Elle se sentit foudroyée par ce baiser, étalé sans pudeur sous ses yeux pétrifiés. Les autres, redevenus un instant spectateurs, souriaient, ravis de ce prolongement improvisé par l’actrice.

La jeune femme surmonta enfin, d’un effort douloureux, sa paralysie et détacha d’eux son regard, qui pleurait, comme après un douloureux éblouissement ; elle aperçut, jailli de nulle part, le vieil homme qui lui avait amicalement tenu compagnie. Il s’éloignait rapidement de la scène. Elle décida de le suivre. Elle dut, pour sortir, passer près d’eux. Elle évita de se demander s’il la regarderait encore – après ce geste, si simple et si déplacé, dont il fut l’acteur, peut-être malgré lui. Elle fuyait presque. Mais elle ne put s’empêcher de voir celle qui, brutalement, était devenue pour elle une rivale innocente – ce dont elle n’avait encore que confusément conscience. L’actrice, jeune de loin, de près paraissait sans âge. Cela la troubla profondément.

Enfin, elle réussit à se presser hors de la foule, hors de ce salon des mystères, et elle s’enfonça dans un long couloir assez sombre. Elle entendit qui s’éloignaient derrière elle les bruits d’un triomphe étranger, inaccessible, perturbant l’équilibre fragile que leur échange de regards avait créé, quelques minutes auparavant. Mais le temps, avec l’espace, se dilatait. Un mur de glace translucide s’était abattu entre eux, brisant le lien nouveau né, séparant leurs deux vies, qui s’étaient appelées doucement l’une l’autre. L’attendrissement qui l’avait saisie une première fois quand elle regardait la pièce l’assaillait de nouveau, avec un sursaut de violence. Elle tremblait encore, quoique différemment, et ne savait où elle allait. Elle était prise au piège d’émotions contradictoires qui, dans leur union contre-nature, l’angoissaient ; dominant cette figure monstrueuse, c’était une terreur ancestrale ; elle crut voir, dans sa folie passagère, les murs du couloir se rapprocher impitoyablement, pour l’écraser. Le lieu même lui était devenu hostile et la rejetait, organisme où une vie infernale s’était engouffrée et voulait à présent tuer le corps étranger et parasite. Puis ce furent des vagues immenses et noires.

Comme elle tournait au hasard, et de plus en plus vite, dans le labyrinthe des couloirs gagné par la nuit, elle vit soudain une lumière qui perçait faiblement derrière une porte entrebâillée. Cette lueur, d’une blanche réalité, la calma un peu ; elle alla jusqu’à la porte, la poussa le plus doucement qu’elle pût. C’était un vaste salon, jumeau du premier, mais éclairé seulement, tout au fond, d’une veilleuse ancienne. La jeune femme distingua vaguement une forme sombre près de cette lumière. Sans savoir ce qui la guidait, poussée par un mouvement puissant qui la dépassait, elle s’approcha. La lampe était posée sur un haut guéridon à côté duquel se trouvait un fauteuil XVIIIe. Là, le vieil homme était assis, ses longues jambes étendues devant lui. Il paraissait dormir les yeux ouverts et ne fit pas un mouvement vers elle. La femme l’observa longuement, sans comprendre. Elle osait à peine respirer ; elle se tenait à distance, comme arrêtée dans son geste par une force invisible et sacrée. Elle était, debout, seule, immobile, devant cet homme, submergée, le corps et l’esprit opprimés d’une multitude de sensations, les ombres de cet Enfer où elle était tombée, coupable d’avoir surpris un mystère interdit.

Elle recula enfin, sans quitter le vieil homme des yeux, hypnotisée par lui dans la nuit, comme elle avait été hypnotisée par l’autre dans la lumière. Elle regagna la porte, et sortit en la refermant complètement derrière elle.

*

Des années plus tard, quand elle repensait à cette soirée, Léa Voguine ne put jamais retrouver, au fond de sa mémoire, dont le cours avait été irrémédiablement dévié, comment elle était finalement arrivée, au milieu de la nuit, dans les rues froides qui menaient chez elle. Il y avait en elle, depuis ce jour, un gouffre de temps disparu que tous ses efforts ne savaient combler.

Épisode 2

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s