Dimitri, ou la science des ombres (2)

Épisode 1

2.

Dimitri Levine aurait voulu naître à cette époque glorieuse, fiction de l’histoire, où le théâtre pouvait soulever des révolutions. Il avait, empreinte sur la complexité de son être, l’image fantôme de ce que devait être un artiste et, longtemps, il avait cherché le moyen de se superposer à elle. Sa jeunesse avait été pleine d’une ambitieuse adoration pour ces écrivains qui avaient tracé une figure nouvelle sur la société des hommes. Il avait cette foi dans la capacité de la littérature à changer, non seulement l’être humain, mais l’univers lui-même, qu’elle comprenait, qu’elle composait de son intelligence scripturale. Il voulait être, par-dessus tout, un de ces écrivains-prophètes dont les livres, forcément grands, déviaient, sous son regard exalté, jusqu’au cours des astres. Un grand livre, pour lui, contenait et bouleversait le monde.

Malheureusement, il avait connu, très tôt, le succès. Et, à partir de ce nœud paradoxal, il s’était fait un destin de manquer le sien. Sa première pièce avait soulevé un effroyable enthousiasme, jailli de toutes parts, qui lui renvoyait son reflet étrangement déformé. Il s’était longtemps rêvé acclamé et, lorsque cela arriva, sans lutte, de ce premier coup de dé qu’il avait lancé sans y croire vraiment, il ne reconnut pas l’homme de cette adoration collective. Il perçut très vite ce risque, que le bruit d’un public, possédé par l’œuvre maladroitement réussie qu’il venait de lui proposer, ne vînt étouffer de sa fureur sa propre parole. Mais il ne savait pas comment conjurer l’ensorcellement qu’il avait lui-même, et sans y penser, provoqué. Cette gloire soudaine, qu’il ne croyait pas mériter mais à laquelle il devait désormais se confronter, se soumettre aussi, avait éclaté son être en une multitude d’identités aux frontières incertaines qu’il mit vingt ans à maîtriser, imparfaitement. Nul ne pouvait dire qu’il connaissait le véritable Dimitri Levine. Mais personne ne s’en doutait ; car personne n’avait suffisamment d’imagination pour supposer qu’un homme fût capable de diviser son âme en autant de moi différents sans se perdre lui-même. Et, certainement, ce danger menaçait à chaque instant Dimitri Levine. Il y avait bien un moi qui devait tenir tous les autres unis, même dans une composition à l’équilibre toujours au bord de la chute, toujours au bord du néant, mais, plus Dimitri vieillissait, plus il conservait ce moi dans le secret le plus absolu, au point de l’oublier lui-même, parfois. Dès qu’une rencontre, plus intense, faisait qu’un autre réussissait à s’approcher de l’être reclus, Dimitri refermait brutalement la porte entrebâillée sur le mystère de ce qu’il était derrière tous ses masques – et s’enfuyait. C’était la part vierge de Dimitri, celle que le succès originel n’avait pas touchée ; c’était le temple sacer où il osait encore, quoique de plus en plus rarement, célébrer le rite de sa foi intime et païenne, prier en pleurant pour le succès, qui seul lui importait, de sa quête : étreindre l’énigme de l’écriture vraie – trouver enfin ce signe définitif où palpite le cœur du monde. C’était l’architecture splendide où l’ombre qu’il projetait, en y entrant, le dessinait, enfin, exactement lui-même. C’était aussi le cachot humide, au fond du donjon qu’il avait construit sur sa propre identité, où vivait l’écrivain.

Ce moi profond avait lui-même, comme on voit, des apparences multiples, mais elles étaient toutes vraies.

En regardant Léa Voguine, ce soir-là, Dimitri avait vu qu’une femme découvrait, malgré elle et en frémissant, sa cathédrale engloutie. La terreur d’abord l’avait paralysé. Puis, pour la première fois, un soulagement immense, qui avait soulevé en lui une tendresse inexplicable pour l’inconnue. Cela avait eu lieu très vite, et la femme avait disparu. Léa Voguine avait pressenti que cette révolution qui l’avait ébranlée se jouait en elle et en lui au même moment; elle ne pouvait se douter qu’elle  avait eu, devant elle et pour un instant très bref, un homme entièrement nu.

*

Il y avait bien en Dimitri Levine une défaillance profonde, mais si soigneusement cachée que seul un plongeur des abysses humaines pouvait l’apercevoir. Cette faille, vestige d’une blessure ancienne, le temps, loin de l’apaiser, l’élargissait au contraire, menaçant d’écrouler le bel édifice qu’il s’était construit pendant toutes ces années – et, dans cette catastrophe, d’anéantir l’écrivain enfermé au fond de son oubliette. Les cauchemars éveillés de Dimitri, les ombres qui peuplaient ses nombreuses nuits d’insomnie, dressaient devant ses yeux desséchés par l’absence de sommeil, la vision prophétique de son être en ruine. Il frissonnait alors, seul dans son bureau, cerné par le silence, assiégé par l’angoisse. Car le succès avait apporté, en même temps que le piège d’une gloire trop vite survenue, une fêlure intime. Depuis ce jour, son corps semblait déchiré par une plaie, vivante, invisible, et incurable.

Le père de Dimitri Levine était un critique littéraire fort renommé. Il était venu voir la pièce de son fils. On avait pourtant d’abord remarqué son absence, à la première ; on n’avait pas osé en parler à l’auteur ; on avait pensé que le père craignait de porter un regard trop partial sur l’œuvre du fils. Puis on l’avait aperçu à une représentation publique, quelques jours plus tard. Ce soir-là Monsieur Levine avait, dit-on, l’air préoccupé, comme assombri d’un orage intérieur et secret. De cela non plus, on n’avait pas voulu parler au fils. Ses amis se transmettaient simplement les informations, que les uns et les autres obtenaient Dieu sait comment en se jurant le plus grand secret. Le complot avait parfaitement réussi et Dimitri ne se doutait de rien. Enfin l’article, d’une rare violence, avait paru, et personne n’avait compris. Alexis Levine avait détruit la pièce de son fils avec une acuité exceptionnelle, où perçait un douloureux amour que rien, désormais, ne semblait pouvoir consoler.

L’attention protectrice et bienveillante de ses amis ne pouvait aller jusqu’à empêcher Dimitri Levine d’acheter le journal où son père écrivait. D’autant que, débordant d’une attente qu’il n’avouait pas et faisait tout pour masquer, il scrutait chaque jour la page littéraire du quotidien, le visage indéchiffrable. Et puis, ce qu’il espérait si anxieusement était arrivé, pour se retourner en une déception tragique dont, cependant, il ne parla jamais. Il avait lu, puis s’était enfermé dans son bureau, sans prononcer un seul mot.

Dimitri ne fit aucun reproche à son père, ne lui posa aucune question. Ces deux hommes, qui étaient fous de littérature, n’en parlèrent plus jamais ensemble. Ce silence béant sur ce que tous deux considéraient comme la part la plus importante de leur vie était l’expression ultime de leur amour l’un pour l’autre, le sacrifice qu’ils s’étaient offert, plutôt que de risquer se tuer l’un l’autre, pour mettre une fin à leur premier et dernier combat, pour l’avorter avant qu’il ne devienne terrible. Ce gouffre les rapprochait étrangement, tandis qu’ils partageaient le même danger d’y sombrer et d’être séparés à jamais. Le fils cultivait sa blessure, l’érigeait contre l’oubli, pour conserver toujours, trésor précieux et douloureux, le souvenir sacré du tendre respect qu’il portait à son père. Et l’écrivain, depuis ce jour, n’avait cessé de saigner, au fond de l’abîme où Dimitri l’avait précipité, pour ne plus porter désormais que le masque, définitivement gravé, à même son visage, par les mots acérés de son père.

Illustration : Victor Hugo, Le burg dans l’orage (1857)

Épisode 3

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