Dimitri, ou la science des ombres (3)

Épisode 2

3.

La soirée de première où Léa Voguine avait été invitée eut lieu vingt ans après cet épisode. Quand il vit que la mystérieuse femme avait disparu, Dimitri Levine décida de rentrer seul chez lui, et laissa Laure prendre le relais des hommages. Depuis longtemps déjà, il n’éprouvait plus aucun désir pour ce genre d’événements, et n’y allait que contraint par un de ces nombreux impératifs mondains qu’il s’imposait encore sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que Laure les aimait tout particulièrement. Peut-être, aussi, parce qu’il pensait que, sans eux, sa vie d’auteur ne serait pas complète. C’était là, pour lui, un surplus de crédibilité qu’il ne savait pas comment obtenir autrement, mais il sentait se rapprocher le moment où il ne réussirait plus à se tromper lui-même avec ces luxueuses mascarades. C’était sans doute pourquoi, d’ailleurs, il les faisait chaque fois plus brillantes, tel un homme assujetti à sa drogue qui doit, pour atteindre l’oubli et recomposer l’illusion, à chaque nouvelle injection de son poison, augmenter la dose.

Malgré le bruit dont il s’entourait, muraille puissante sans doute, mais précaire, il ne pouvait empêcher indéfiniment l’écrivain, qui dépérissait lentement, nu, au fond de sa prison, de concentrer, dans un effort ultime, ses dernières forces, pour frapper, de plus en plus désespérément, et, aussi, de plus en plus violemment, à la porte sévèrement fermée sur le secret de son être. Il ne pouvait s’empêcher indéfiniment de l’entendre. Il n’avait pu empêcher la femme, qu’il n’avait pas invitée, qu’il ne connaissait pas, de le voir. Il sentait le masque se craqueler, menacer de dévoiler un visage depuis longtemps ignoré, que lui-même ne reconnaîtrait plus sans doute. Il éprouvait cette impression, inquiétante et excitante à la fois, que le regard de l’étrangère avait brutalement accéléré le processus. Entouré de ceux qu’il disait ses amis, il avait eu peur, dès lors que celle qui avait provoqué ce phénomène redoutable s’était évanouie dans la nuit ; il avait fui. Pour la première fois, il avait fui non le regard de l’autre, mais sa disparition. Il se pressa de retrouver son refuge solitaire, le seul lieu, toujours désert et sans miroir, qui, depuis vingt ans, avait vu son véritable visage.

Dimitri était en proie à un terrible bouleversement. Il s’enferma dans son bureau. Il y resta longtemps dans le noir le plus complet, et repensa, enfin, à la pièce qu’il venait de montrer. Il se flattait de n’en avoir rien laissé voir, mais la soirée fut pour lui un interminable supplice. Rendu à sa solitude, il détendit son visage, que personne ne pouvait plus observer, et osa murmurer les mots qui avaient vainement jusqu’ici tenu le siège de son esprit – Quelle catastrophe…Il n’éprouvait aucune amertume, juste une douleur sournoise, qui survenait par instants aléatoires et surprenait son âme. Il sentait une obstruction vague dans son cerveau, qui lui fit fermer les yeux, ajouter de la nuit à la nuit. Un cataclysme se préparait en lui, précédé de ce calme violent qui annonce son contradictoire augure. Il avait peur, mais ne pouvait pas fuir ; le monstre était là, qui attendait tranquillement de le prendre à la gorge, surgi de son propre corps. Il était au bord d’une longue chute, il le savait, et ne pouvait plus rien pour l’éviter. Il fallait avancer vers ce vide qui s’abîmait sous lui. Pour la première fois, sa vie était face à l’inconnu. Pour la première fois, il sentait qu’il ne pourrait contrôler ce qui allait arriver. Et pourtant, une part de lui, qui commençait timidement à sortir de son silence, était fière de son échec.

Dimitri avait tenté, dans une conscience incertaine, de sortir l’artiste de son obscurité, et avait produit une chimère, jetée à la lumière du monde depuis longtemps figée sur lui. Il avait composé sa dernière pièce sous l’emprise de deux mouvements opposés qui avaient fini par la briser en son cœur et l’avaient rendue horriblement difforme. Mais il chérissait ce monstre que tous allaient bientôt railler avec une violence inouïe. Il éprouvait pour l’œuvre échouée une tendresse qui le déchirait lui aussi. Il s’apprêtait à pénétrer un labyrinthe infernal, qu’il avait bâti de ses mains, et qui serait, peut-être, la seule voie permise vers sa rédemption. Dimitri avait volontairement extirpé de son art tout ce qui séduisait, et qui lui était devenu odieux ; il avait tenté, il avait défié le public – et il comprenait que le public ne céderait pas. Il comprenait aussi, ce soir-là, qu’il n’avait pas souhaité cette soumission, au contraire ; il sentait se soulever en lui une volonté féroce de détruire aveuglément. Il se regardait curieusement lui-même, face à un reflet de nuit, comme un étranger. Il ne pouvait voir le point d’origine de ce changement et pensa simplement qu’il avait toujours été là, et que l’opprimé s’était à la fin révolté. Il comprenait qu’il y avait quelque chose de délibéré dans son échec. Aussi n’était-il pas médiocre, mais total et unique – un chef-d’œuvre renversé. Comme s’il avait voulu se contraindre lui-même, par cet acte radical, à dévoiler le terrible prodige qu’il avait nourri en lui à force de torture, et être confirmé dans son ignominie primordiale – sa défaillance irrémédiable. Son irréversible culpabilité.

Dimitri Levine restait parfaitement immobile, pétrifié sous le regard de sa révélation.

Il poussa soudain de terribles soupirs que personne ne pouvait entendre, et se mit à pleurer, lent, puissant déchirement de son être qui fit trembler les murs, qui fit trembler la ville – Titan triste et vaincu sortant de terre ; il ne maîtrisait plus rien. Il était saisi et, pour la première fois de sa vie peut-être, il se laissa dominer par son émotion. Cela dura longtemps. Puis, venue, semble-t-il, des ténèbres, une voix lui parla.

– Je suis fier de toi, Dimitri.

Il connaissait cette voix.

Il se sentait épuisé, et sa réponse à la voix fut un murmure.

– Pourquoi ?

– Faut-il que nous discutions dans le noir ?

La voix était désolée et tendrement autoritaire. Dimitri hésita, ne dit rien, se leva, et alluma une petite lampe posée sur le bureau. Assis en face du fauteuil qu’il venait de quitter, son père était là. Alexis souriait à son fils, qui restait debout devant lui, et offrait simplement à l’amour paternel son visage ravagé de larmes. Cette présence fut, pour Dimitri, si violemment apaisante que sa surprise même, pourtant brutale, s’en trouva submergée. Ils demeurèrent longtemps immobiles, réunis dans leur silence – deux regards qui se parlaient avec frénésie, si impatients de se comprendre, de se pénétrer l’un l’autre, de correspondre enfin. Le fils pleurait encore, sans bruit, et répondait doucement au sourire de son père. Dimitri était enveloppé des premiers mots, énigmatiques, prononcés par une voix qui s’était tue pour lui depuis une éternité. Il y avait dans cette rencontre, si primitive, si charnelle, quelque chose de miraculeux. Et ce charme, Dimitri craignait de le rompre, si seulement il cessait un instant de regarder son père, apparition de la nuit, là, dans le lieu qui incarnait et enfermait en même temps le plus profond secret de sa vie – son renoncement. Un autre enfin avait forcé, par deux fois, l’entrée de son énigme, devant laquelle lui-même reculait – son père, dans les ténèbres, après la femme sous les lumières artificielles de la soirée qui fut le premier témoin de son somptueux désastre. Dimitri était soudain ankylosé sous l’effet d’une souffrance presque physique, la plaie ancienne s’était rouverte sous le regard d’Alexis, et Dimitri y buvait, avec un ravissement infernal, son propre sang, écoulement qui signifiait sa vie, laquelle semblait renaître sur les cendres de son masque enfin vaincu par l’irradiation de ces deux regards. Il n’osait pas embrasser son père, il n’osait pas toucher ce corps aimé de peur de le voir disparaître au contact de ses mains. Dimitri était foudroyé par une contradiction démente, où se superposaient son désir d’exprimer tout l’amour qui sommeillait meurtri en lui, et la conscience, imaginaire et obsédante, de sa culpabilité. Celle d’un crime innocent, commis contre lui-même, pour honorer son père. Dimitri s’était construit sur ce paradoxe, avait aspiré à réaliser ce qu’il croyait être la volonté d’Alexis. Et, en même temps, il s’accusait, comme si, en torturant l’écrivain qu’il aurait dû, qu’il voulait être, c’est finalement son père qu’il avait tué. Cette logique, insaisissable à tous, était pour lui diaphane jusqu’à l’éblouissement.

Dimitri ne se formulait pas toutes ces pensées, elles erraient comme des ombres indistinctes dans son esprit.

Alexis surgi devant lui, c’était un miracle et une malédiction.

Alexis surgi devant lui, justement ce soir-là, c’était aussi la rédemption qu’il espérait sans le savoir.

Cette apparition de son père était le chiffre de sa destinée nouvelle, commencée par lui dans l’écriture d’une œuvre délibérément échouée, continuée par le regard irradiant d’une femme inconnue, qu’il lui faudrait désormais interpréter – il le voyait clairement à présent.

*

– Ne m’offriras-tu rien à boire ?

Alexis, le premier, avait rompu le silence ; il semblait soucieux de prouver à son fils qu’il était bien là, réellement là, dans son bureau. Mais Dimitri ne songeait pas à lui demander comment il avait pu entrer, ni même ce qu’il était venu faire chez lui. Il respirait la présence de son père, comme un homme longtemps prisonnier celui d’une liberté devenue aliénante à force d’être désirée. Il s’enivrait de cette voix que la sienne, en vieillissant, était venue à imiter sans qu’il le sache. Il dévorait ce visage comme on se chercherait dans le miroir du temps et des désirs perdus. Il était soudain divisé en deux moments de lui-même, l’un présent, douloureux et heureux à la fois, l’autre qui précédait la blessure. Dimitri, ainsi étrangement dédoublé, mit quelque temps à entendre la question de son père, qui attendait, tranquille et confiant.

Dimitri Levine avait à son service une femme d’une quarantaine d’années, disponible jour et nuit pour satisfaire ce qu’elle appelait les extravagances du patron, très efficace, mais extrêmement rigide. Dimitri, toujours en proie à sa peur superstitieuse de provoquer la disparition de son père s’il le quittait, même un bref instant, préféra appeler cette femme plutôt que risquer sortir de son bureau et le retrouver vide. Elle arriva si rapidement qu’on eût pu croire qu’elle se tenait juste derrière la porte, prête à répondre aux ordres de l’homme qu’elle servait d’un air où il était le plus souvent difficile d’entrevoir la moindre émotion. Sans la regarder, Dimitri lui demanda de bien vouloir apporter deux verres de whisky ; Alexis, qui se trouvait face à la porte, crut voir passer sur ce visage sévère un éclair de surprise.

– Tu bois donc rarement ces temps-ci ?

À chaque fois que son père lui adressait la parole, Dimitri ne pouvait retenir un léger frémissement. Il le regarda avec étonnement.

– Non, cela m’arrive régulièrement les soirs de représentation. Laure n’aime pas me voir boire, mais elle n’entre jamais dans mon bureau. Pourquoi cette question ?

– Ta gouvernante a eu une expression bizarre quand tu lui as demandé le whisky.

– Ce n’est pas ma gouvernante, c’est ma secrétaire. Et elle a toujours l’air bizarre.

Alexis sourit légèrement. Depuis toujours, son fils avait le don de découvrir les êtres les plus inattendus et cela l’amusait. Après avoir subrepticement regardé la porte derrière lui, restée ouverte en attendant le retour de la secrétaire, Dimitri se pencha vers son père et ajouta à voix basse :

– Pour tout t’avouer, elle me fait un peu peur.

Ils rirent tous deux sans bruit, et Dimitri, en partageant soudain cette innocente complicité avec son père, fut saisi d’une émotion nouvelle, brûlante et délicieuse, qui le fit rougir comme un enfant. Alexis remarqua, avec un soupçon de tendre moquerie dans sa voix grave :

– Dimitri, elle est plus jeune que toi !

– Il n’empêche. Tu n’imagines pas les ruses qu’elle est capable d’inventer pour m’obliger à tenir un emploi du temps de fonctionnaire.

Et il ajouta, d’un ton subitement solennel qui redoubla le rire de son père :

– Tu comprends, c’est une femme plutôt… stricte.

Ils souriaient encore lorsque Madame Aristide – c’était le nom de la secrétaire – entra de nouveau, chargée de son plateau ; elle lança un regard désapprobateur qui rappela singulièrement aux deux hommes celui de leurs maîtresses d’école respectives quand elles surprenaient deux incurables cancres en train de comploter quelque chahut. Ils évitèrent de se regarder tout le temps que la secrétaire leur servait, d’ailleurs avec un art certain, le whisky. À la fin, Dimitri la remercia d’une voix timide, reçut pour toute réponse un soupir accablé ; ils furent de nouveau seuls.

*

L’interlude joué bien malgré elle par Béatrice Aristide emporta définitivement les formidables angoisses de Dimitri ; il se sentit prêt, désormais, à affronter son père et tout ce que son apparition, au cœur de sa solitude, avait réveillé. Par un mouvement paradoxal, le rôle tenu, pendant ces quelques minutes, par la secrétaire, avait à la fois rapproché les deux hommes, et les avait, aussi, imperceptiblement séparés. C’était l’effet que cette complicité, frivole et profonde, avait provoqué chez Dimitri – une assurance nouvelle où l’homme, dans une éclosion du temps très singulière, s’appuyait sur l’enfant qu’il avait été pour retrouver intact tout l’amour qu’il devait à son père. Ils se trouvaient enfin, chacun à sa place, l’un en face de l’autre, et prolongeaient sans inquiétude un silence provisoire. Alexis buvait lentement en songeant. Dimitri l’observait ; il savait que c’était à lui, désormais, de prendre l’initiative. Son père l’attendait. Il laissa d’abord l’ivresse le gagner un peu, puis respira profondément ; l’air acheva de l’étourdir, et il se sentit en pleine possession de ses moyens. Alors seulement, il parla.

– Qu’as-tu dit tout à l’heure, lorsque nous étions dans le noir… ?

– J’ai dit que j’étais fier de toi, Dimitri.

Il tressaillit doucement en entendant, répétés, ces mots qu’il croyait avoir rêvés.

– Mais pourquoi ?

Alexis ne répondit pas immédiatement. À son tour, Dimitri attendit son père. À l’évidence, cette conversation, très simple en apparence, leur demandait à tous deux une folle dépense d’énergie, qui les obligeait à se taire souvent, comme pour reprendre leur élan, avant d’avancer plus profondément, chacun dans son âme propre, et dans celle de l’autre, par ricochet. Mais Dimitri était impatient ; il voulait savoir ; il désirait que son père, puisqu’il était venu jusqu’à lui, s’ouvre entièrement.

– Alexis, comment peux-tu être fier de moi ? ce soir ? comment ?

Dimitri n’avait jamais appelé son père par son prénom et il y avait là quelque chose de déchirant, pour le fils et pour le père. Alexis lui lança de nouveau ce regard triste, un peu irréel, qui soulevait en lui un sentiment confus ; Dimitri tremblait sous ces yeux, d’une grande clarté, qui lui en rappelèrent d’autres, indistincts au fond de sa mémoire.

– Je suis fier de toi parce que tu n’as pas eu peur d’écrire.

– Je n’ai jamais eu peur d’écrire.

Alexis poussa un soupir que son fils n’entendit pas. Le combat était commencé, les deux fronts étaient constitués, sans ligne de fuite. Ce que tous deux avaient évité pendant tant d’années, au prix de lourds sacrifices, allait, enfin, avoir lieu. Dimitri le sentait lui aussi ; il était prêt. Il savait, depuis la fin de la représentation – peut-être même l’avait-il su avant – que cette soirée le basculerait dans un inconnu qui ne l’effrayait plus. Il n’était pas en colère ; il aimait simplement son père, il était prêt à se battre contre lui, et à perdre. Cet échec-là, le plus beau, devait parachever l’autre. Et le masque, enfin, que Dimitri ne pouvait se résoudre à assassiner lui-même, tomberait, avec ce cri du silence que pousse un verre quand il se brise au fond d’un précipice.

– Je sais, Dimitri, que tu n’as jamais eu peur de rien. Sauf de toi-même. C’est là ta faute impardonnable. Je veux dire, c’est là ce que tu ne te pardonnes pas. Mais ce soir, tu… ce soir, tu t’es révélé toi-même, aux yeux de tous, avec cette impudeur démente que tu exècres tant.

Dimitri était assommé par cette première salve de vérité, que son père lui disait telle qu’il aurait dû se la dire à lui-même depuis vingt ans. Ces mots prononcés par Alexis réveillaient en lui un souvenir qu’il avait tout fait pour oublier et qui venait à présent lui demander des comptes. « Cet homme a peur de lui-même. C’est là sa faute impardonnable.» Deux phrases qu’Alexis avait écrites, vingt ans plus tôt, et qu’il était venu lui répéter, de vive voix, le soir où il s’était révélé lui-même, oui, aux yeux de tous, dans toute sa monstruosité. Dimitri était très pâle et sentait monter en lui un dégoût puissant. Il murmura faiblement ces mots, qui seraient restés inaudibles à tout autre qu’un père.

– Tu étais donc là ce soir ?

– Bien sûr.

– Cette pièce est un désastre, toi surtout devrais t’en rendre compte.

Cela était dit comme une évidence, sans reproche ni amertume.

– Oui. Mais c’est toi qui as échoué. Et c’est cela qui rend ce désastre beau. Tu es allé jusqu’au bout, tu n’as, à aucun moment, reculé devant la catastrophe que tu voyais venir depuis le début. Cette pièce fait de toi un artiste.

Ce mot dans la bouche de son père, qui marquait pour Dimitri tout ce qu’il avait cherché à être, ne l’apaisa pas mais provoqua en lui une étrange commotion qui l’empêcha de parler pendant plusieurs minutes. Il sentait qu’Alexis cherchait à lui exprimer une énigme dont le sens ultime n’appartenait qu’à lui, Dimitri, qu’il devrait, plus tard, en s’appuyant sur la parole de son père, l’expliquer pour découvrir qui il était dans ce qu’il avait fait.

Il fixait le tapis qui ornait son bureau avec sur le visage quelque chose de l’entêtement d’un enfant. Sans relever la tête, il finit par dire ce qu’il s’était interdit de penser pendant vingt ans.

– Comment peux-tu venir me dire cela, toi, mon père, qui as si ardemment désiré que je cesse d’écrire ?

Comme Alexis ne répondait rien, Dimitri leva les yeux, d’un air de défi, et vit que son père pleurait.

Ces larmes l’éblouirent de surprise et de compréhension également brutales. Ce sont elles qui attirèrent définitivement à la lumière le moi profond, reclus, prisonnier, exilé – absurdement haï. Les larmes du père firent du fils un voyant.

Il vit qu’Alexis n’avait pas désiré sa chute, mais son salut.

Il vit qu’Alexis avait cherché, dans un geste désespéré, maladroit peut-être, violent sûrement, mais frappé de la marque brûlante de son amour absolu pour son fils, non à l’humilier, mais à le grandir, puis que, témoin de sa propre impuissance à lui montrer le danger vers lequel Dimitri, plein d’une assurance inconsciente, avait couru, il s’était tu. Il y eut dans la mémoire de Dimitri un profond séisme qui en bouleversa définitivement la forme. Et la prophétie, si souvent entrevue dans ses nuits de veilles terrifiées, se réalisa. La complexe architecture de ses moi défigurés s’effondra sur elle-même.

*

Leur lutte les avait épuisés. Alexis semblait soudain plus vieux et dégageait, dans la nuit mourante du bureau, une lueur spectrale. Dimitri restait comme englouti sous les décombres de sa cathédrale hérétique, enveloppé de pensées d’une sombre clarté. Il avait l’impression d’avoir revécu, bien tard, l’antique tragédie, qui couvait l’aveuglante vérité enfin éclose. La nuit s’achevait au cœur de leur silence, dont la sérénité apparente cachait un tourment jumeau, dernier, précieux partage des deux hommes.

L’aube amena avec elle, dans l’esprit anesthésié de Dimitri, l’image d’une femme – l’inconnue de la soirée revenait soudain, inattendue en cet instant d’intimité entre le père et le fils. La pensée de cette femme allégea un peu, pour Dimitri, ce qu’il venait de traverser et il s’y arrêta avidement. Il songea que, peut-être, son père la connaissait.

– As-tu remarqué cette jolie femme, hier soir, qui semblait très seule ?

– C’est moi qui l’ai invitée.

Dimitri prit conscience qu’il ne saurait jamais jusqu’où pouvaient aller les mystères de son père.

– Invitée comment ?

– Figure-toi que j’ai encore quelques relations dans le milieu.

– Tu la connais donc ?

– Pas du tout. Mais c’est une femme charmante. Nous nous sommes gentiment tenu compagnie pendant ta soirée.

– Mais enfin… je ne comprends pas…

– Je n’ai pas la réponse à toutes tes questions, Dimitri.

– Qui est cette femme ?

– Cela, c’est à toi de le découvrir.

Alexis offrit à son fils son sourire le plus énigmatique.

Puis le soleil, s’élevant au-dessus de l’immeuble d’en face, éclaira brusquement le bureau, et la lumière, aveuglante après cette longue nuit, obligea Dimitri à fermer les yeux quelques instants. Quand il les rouvrit, son père n’était plus là.

Illustration : visage d’Akhenaton, © HoremWeb, GFDL

Épisode 4

2 commentaires sur “Dimitri, ou la science des ombres (3)

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire. Le but de ce site est justement de partager des expériences de fiction, à travers les émotions et les réflexions qu’elles éveillent, avec d’autres. Bien à vous.

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