Dimitri, ou la science des ombres (5)

Épisode 4

5.

– Dimitri, il est temps…

Laure ne reçut en réponse qu’un vague murmure inintelligible. Dimitri restait tourné vers la fenêtre de leur voiture arrêtée devant l’opéra, et elle ne distinguait de lui qu’un pâle reflet sur la vitre.

– Dimitri… je peux y aller seule, tu sais. Ce ne serait pas la première fois…

Dimitri se retourna vivement et la regarda avec une intensité presque folle qu’elle ne lui connaissait pas. Elle remarqua que ses lèvres tremblaient légèrement. Elle retrouva, brutale, foudroyante, sa peur du matin. Encore ce sentiment absurde qu’un étranger avait pris possession de son mari. Dimitri, enfin, parla, et redoubla sa frayeur.

– Serait-ce un reproche ?

Il y avait dans sa voix une douceur féroce. Elle ne put soutenir plus longtemps son regard et ouvrit la portière sans lui répondre. Elle s’apprêtait à sortir quand Dimitri la retint fermement par le poignet.

– Serait-ce un reproche, Laure ?

Il avait répété ces mots plus doucement encore. Laure, le corps douloureusement torturé entre l’étreinte de son mari et son désir de fuir, ne pouvait se retourner. Elle soupira pour soulager quelque peu la panique qu’elle sentait monter irrésistiblement.

– Tu me fais mal.

Elle ne voyait pas son visage mais elle sentit en frémissant un sourire glisser sur son dos dénudé. Lui ne pouvait voir ses larmes mêlées de terreur et de rage. Au bout d’une terrible minute, il finit par la lâcher, très lentement ; elle reçut comme une brûlure le contact de cette main qui caressait la sienne. Elle sortit maladroitement, claqua la portière et s’éloigna sans le regarder. Plusieurs hommes qui attendaient devant l’opéra la dévisagèrent avec insistance, ce qui acheva de la bouleverser. Quelque chose était en train d’advenir qu’elle ne comprenait pas. Elle avait cette vision d’une chute sans fin où Dimitri, sur qui, depuis leur première rencontre six ans plus tôt, elle s’était toujours imprudemment reposée comme on embrasse la terre après une longue errance à travers l’espace indifférent, où Dimitri, à qui elle avait toujours cru qu’elle confierait sa vie sans réfléchir, qui l’avait ravie corps et âme, où cet homme qu’elle aimait l’entraînait avec un égoïsme cruel. Se laisserait-elle perdre par celui qui l’avait inventée ? Elle avait l’impression d’avoir, dans son inconsciente frivolité, pactisé avec l’enfer.

*

Dimitri resta encore quelques instants seul dans la voiture. Il avait toujours le bras tendu, la main posée sur celle invisible, disparue, de Laure. Il en éprouvait, écho tactile qui s’évanouissait peu à peu, la chair en feu sous sa paume vide. L’étranger était toujours là ; il le sentait, à chaque minute qui passait, plus sûr de sa victoire. Il ne savait pas encore très bien ce qu’il cherchait, mais il voyait que sa méthode était assez radicale. De toute évidence, l’étranger avait déclaré la guerre au besoin, qui l’avait envahi dès le commencement, de toujours sentir la présence de Laure près de lui. L’étranger désirait aimer différemment, sans que Dimitri comprenne vraiment ce que cela pouvait vouloir dire. L’étranger essayait de briser le dernier lien, le plus précieux et le plus authentique aussi, qui le reliait au masque déchu. Dimitri, sur ce front au moins, était décidé à combattre.

Un souvenir, encore indistinct, longtemps refoulé aux confins de lui-même, avait réveillé l’adversaire, plus puissant que jamais.

Il se passa la main sur le visage et murmura, dans un soupir que plus personne ne pouvait entendre :

– Pardonne-moi.

Dimitri rejoignit enfin sa femme, qui l’attendait à l’écart des autres spectateurs groupés juste à l’entrée de l’opéra. Il reçut piteusement la torture de cette ultime preuve de confiance, tandis qu’elle le regardait s’approcher, sans oser faire le moindre mouvement, comme statufiée par une acceptation triste de ce qu’il déciderait. L’actrice se livrerait sans protester au dernier rôle que l’auteur écrirait pour elle. Elle le jouerait si parfaitement qu’aucune autre après elle ne pourrait le reprendre. Un rôle que cette première et unique incarnation rendrait définitivement intouchable.

Quand il fut tout près d’elle, elle respira profondément l’air piquant de la nuit hivernale, mêlée à l’odeur de Dimitri, et cette sensation familière l’apaisa. Il l’embrassa doucement, tout en sachant que le temps ne pouvait disparaître.

Puis, pour la première fois depuis qu’il connaissait Laure, Dimitri franchit avec elle les portes d’un opéra.

Confronté sans répit à tout ce qui avait eu lieu en lui, à cette succession de révélations chaotiques auxquelles il s’était heurté comme à autant de murs couverts d’inscriptions sibyllines, il n’avait pas eu le loisir de réfléchir à ce qu’il avait fait en proposant à Laure d’aller à l’opéra. Après le départ de Béatrice Aristide, encore sous le choc de ce que celle-ci avait fini par exprimer et que, à son plus grand désarroi, il n’avait pas été capable de soupçonner un seul instant, Dimitri avait suivi sa femme comme un automate, légèrement déréglé, mais dont les fonctions essentielles restaient valides. Puis il avait eu cette nouvelle crise, au dernier moment, dont les raisons profondes lui paraissaient encore obscures.

Cependant, dès qu’il eut traversé les portes de l’opéra, sa mémoire se réveilla en sursaut. Il fut saisi d’une foule d’émotions, de sensations passées qui l’entourèrent de leur présence vague et entêtante à la fois ; il serra Laure plus fort contre lui. Il sentit qu’elle avait gardé une certaine réticence, une appréhension peut-être, vestige de l’épisode de la voiture, qu’il devait s’efforcer, sinon d’effacer (comment le pourrait-il ?) du moins de contrebalancer, et rétablir entre eux un fragile équilibre. Elle gardait délibérément les yeux fixés devant elle mais ne semblait rien voir. Alors il lui prit la main très doucement et la força à s’arrêter, au pied de l’immense escalier qui montait vers le parterre. Peut-être se demandait-elle s’il n’allait pas, une fois de plus, l’abandonner là, au dernier moment. Peut-être même le souhaitait-elle au fond ? À cette pensée, le cœur de Dimitri se serra douloureusement. Il souffrait de ne savoir lui expliquer ce qui était en train d’advenir en lui.

Des groupes de spectateurs, en passant, les bousculaient mais il n’y prenait pas garde. Il ne voyait pas non plus que plusieurs les regardaient tous deux avec insistance. Il s’était depuis longtemps habitué à cette espèce de voyeurisme qui ne réussissait même plus à l’agacer vraiment. Il observait le visage tendu de sa femme, qui détournait obstinément les yeux.

Enfin, la sonnerie retentit et le fit tressaillir. Il crut sentir les ombres, ses fantômes secrets, s’agiter nerveusement autour de lui, resserrer leur froide étreinte. Laure commença à monter ; il la tenait toujours. Il s’approcha  et murmura :

– Je suis si heureux que tu sois là avec moi.

Laure le regarda furtivement, les yeux brillants. Puis elle l’entraîna dans la salle.

Cela faisait sept ans que Dimitri n’avait plus éprouvé cette émotion unique qui précède le lever du rideau, lorsqu’on attend, fin prêt et baigné d’une douce impatience, le bouleversement et les larmes délicieuses qu’une bonne représentation d’opéra se doit d’offrir. Il retrouva, intacte, son excitation d’alors, et cette odeur si particulière, un peu capiteuse, mélange fortuit des parfums de grands soirs, ces frémissements, ces bruits feutrés. Ils s’assirent au premier rang du parterre. Tout lui semblait soudain parfait. Il respira longuement, s’enivrant de ce retour inespéré d’un passé qu’il avait voulu, il ne comprenait plus pourquoi en cet instant béni, oublier.

Laure, inquiète de découvrir l’homme qu’il fut avant elle, ne le quittait maintenant plus des yeux. Il sourit enfin, et ils restèrent les mains enlacées comme deux jeunes amoureux que rien au monde ne saurait décevoir.

Peu à peu, les murmures s’atténuèrent, en même temps que les lumières. Puis ce fut le noir complet. Dimitri songea alors qu’il ne savait même pas quelle œuvre il était venu écouter et il s’amusa de sa frivolité, qu’il eut la faiblesse de trouver follement élégante.

Les pâles éclairages de l’orchestre s’allumèrent, à quelques mètres seulement devant eux. Puis le chef fit son entrée sous les applaudissements et salua. Dimitri remarqua avec un surcroît de bonheur son air tendu et se réjouit de n’être, enfin, qu’un simple spectateur. D’autant que, de là où il se trouvait, il pouvait se bercer de l’illusion flatteuse que la représentation n’aurait lieu que pour lui, et Laure. Le chef se retourna vers l’orchestre, leva les mains, parut se recueillir quelques instants. Dimitri fut saisi de ce sentiment exceptionnel, qu’ils étaient tous, là, réunis dans cette salle, pour habiter le silence et en partager, ensemble, empreints d’un même et pur désir, l’extraordinaire profondeur, si prometteuse, si pleine de possibles exaltants. Il lui semblait qu’il aurait pu durer toujours, qu’il valait, ce simple silence, toutes les jouissances. Il serra plus fort la main de Laure dans la sienne.

Enfin, le chef écarta les bras, dans un geste ample et magnifique. Les premières mesures eurent sur Dimitri un effet indescriptible. En retrouvant cette musique qu’il avait entendue, pour la dernière fois, sept ans plus tôt, qu’il avait toujours refusé, avec une obstination irrationnelle, de réécouter depuis, et qui était venue le chercher, justement ce soir-là, après le grand séisme, remontée, formidable, depuis le purgatoire de son âme, il comprit que le passé gardait, intacte, sa terrible force de destruction.

Deux points du temps venaient de se heurter, projetés l’un contre l’autre par l’ouverture fantomatique de La Traviata. La musique, qu’il avait cru, présomptueux, pouvoir fuir, avec tout ce qu’elle soulevait en lui, tous ces sentiments ensanglantés qu’il avait minutieusement tués, dépecés, et enterrés, réveilla l’angoisse, impitoyable. Alors, il attendit, dans un pressentiment où l’inquiétude se mêlait à l’espoir inavoué, de découvrir ce que cachait le rideau, et l’ouverture fut un sublime supplice.

La valse de Violetta, messagère des plus tragiques désastres, musique faussement joyeuse, était si cruelle. Il crut qu’il allait pleurer. Non, il se jetterait plutôt, sauvagement, sur le chef qui s’agitait gracieusement juste sous ses yeux – arrêter, avant qu’il ne soit trop tard, ce qui se préparait.

Il avait lâché la main de Laure, sans le vouloir. Elle n’osa plus le regarder, comme elle sentait la tension qui le possédait, lui, son mari, cet inconnu.

Dimitri gardait les yeux fixés sur le rideau, encore fermé, pour quelques secondes d’éternité douloureuse.

Pourquoi le passé s’acharnait-il soudain sur lui ?

Pourquoi tous ces signes que sa destinée était à refaire ?

Violetta, encore cachée, et déjà revenue d’entre les morts.

Violetta miraculeusement ressuscitée.

Violetta, douleur fantôme, revenue, lancinante et furieuse, depuis ce passé dont il avait cru pouvoir amputer sa propre vie, le hanter, victime, si jeune, d’une mort honteusement bâclée.

Puis, avec une lenteur insupportable, accompagnés de crissements disgracieux sur ses poulies fatiguées, que Dimitri, assis tout près, entendit en frémissant, le rideau s’ouvrit.

Ce fut alors devant lui une agitation factice : des hommes en smoking, des femmes en robe longue, jouaient la comédie sociale qu’il connaissait si bien. Il voyait leurs expressions de joie exagérée, soulignées encore par un maquillage trop marqué ; tout lui parut hideux et grotesque. Il se sentit happé malgré lui sur la scène, attiré par ces sirènes infernales au milieu de leur fête orgiaque et désespérante d’absurdité. La musique elle-même, qu’il avait tant aimée, sonnait en lui comme une immonde cacophonie ; les chœurs poussaient des cris de bêtes inarticulés ; c’était sous ses yeux bouleversés un chaos inhumain, primitif et terrifiant. Il regarda la scène comme un miroir et ne se reconnut pas. Il ne comprenait plus ce qu’il faisait là.

Enfin, il la vit.

Violetta.

Elle s’était avancée lentement sur le devant de la scène, longue et formidable silhouette rouge, terriblement sensuelle. Au-dessus de la robe flamboyante, son visage semblait très pâle, relevé seulement par la pourpre provocante des lèvres et ces yeux, si clairs, au fond desquels, si souvent, au temps d’une vie à présent révolue, il avait cru se perdre en lui faisant l’amour.

Elle se tenait face à lui, tout près d’elle et pourtant invisible ; il pouvait voir sa poitrine se gonfler, se préparer pour le chant imminent. Il retrouva aussi ce léger frémissement de la bouche qu’il avait si démesurément adoré, chaque fois qu’il était venu l’écouter, seul signe de sa nervosité, trahissant ce visage impassible qui attendait, faussement serein, d’accueillir la musique.

Enfin, et ce fut le coup de grâce, il la vit passer imperceptiblement la langue sur sa lèvre inférieure, puis esquisser un sourire, qui annonçait qu’elle était prête. Il observa ce rituel dans un état d’hypnose ; il regarda sans y croire ce mouvement inconscient de la langue, ce mouvement si simple, le même qu’elle avait après l’amour, et qui l’avait, autrefois, entraîné dans une passion foudroyante pour cette femme inconnue.

Il ne put en supporter davantage. Il se leva, essayant de se faire le plus discret possible malgré sa haute taille qui l’encombrait. Arrivé dans l’allée, agité d’une extrême confusion, il se redressa et se retourna une dernière fois vers la scène où Violetta, déjà mourante, chantait son ode au plaisir ; il crut voir passer sur son visage une ombre légère et se demanda si leurs regards s’étaient croisés ou s’il avait rêvé seulement cette rencontre, tant redoutée, tant espérée.

Puis il s’enfuit, poursuivi par la voix sublime d’une femme, disparue au faîte de leur amour, retrouvée, et qui incarnait ce soir-là tous ses possibles anéantis.

Laure avait observé la scène sans bouger.

Illustration : La Traviata, opéra de Rome (2018), Francesca Dotto dans le rôle de Violetta.

Épisode 6

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s