Dimitri, ou la science des ombres (6)

Épisode 5

6.

Il demeura longtemps, en errance, dans cette ville qu’il connaissait si bien. Sa vie était devenue un bouleversement sans fin. Tout ce qui avait eu lieu avant s’était figé en une longue traîne glacée, étrangement insignifiante – le passé d’un autre qu’il peinait à reconnaître. Le visage de Violetta restait en lui comme un appel, lancé autrefois, qu’il n’avait pas voulu entendre. Un autre passé, non vécu, qui le hantait de sa présence avortée tout en lui révélant ce qui pouvait être. Il se jouait en lui un entremêlement de lignes, vives et fuyantes, une confusion des temps, réels et rêvés, advenus et perdus.

Il était devenu à lui-même un labyrinthe, à la fois étroitement clos et sans frontières. Il aurait voulu échapper à son propre corps, submergé de sensations si nombreuses qu’il ne parvenait plus à les saisir toutes. C’était un réveil violent après une longue hibernation.

Il marchait dans sa ville, au cœur de la nuit, dernier rescapé d’un cataclysme terrifiant, fragment de vie abandonné là par l’immense univers.

Il était le dernier homme, chair à jamais inféconde, où le sens ultime se perdait jusqu’à l’implosion de l’éternité.

Pour la première fois peut-être, il souffrait que personne ne fût auprès de lui, pour voir l’homme qu’il était sans son masque. Aussi sombrait-il dans son propre vertige, incapable de se retrouver dans ce reflet, trouble et bienveillant, d’un autre regard.

Alors il se rappela son rêve. Il comprit qu’il était en train de revivre, éveillé, cette solitude radicale qui l’avait terrorisé. Quelque chose en lui cherchait à le contraindre d’affronter sa propre réalité. Il avait tant voulu construire sa destinée qu’il en avait oublié une condition essentielle : sa pure gratuité. Il avait tant voulu se protéger du néant qu’il s’était entravé lui-même. Et tous les derniers événements de sa vie l’effrayaient parce qu’ils rouvraient pour lui un espace de liberté si vaste qu’il le laissait incrédule et hébété.

Il s’arrêta soudain dans sa marche, inspira l’odeur de la nuit, étendit les bras, dans le même geste que le chef quelques heures plus tôt.

Il ne s’était jamais senti, avec autant d’acuité, appartenir au monde, éclat de matière vivante, éphémère mais irréductible et, en cet instant précis, indispensable à sa forme exacte et dernière. Il incarnait là, dans son absolue présence, un point de coïncidence unique. Une joie insensée l’envahit et, seul au milieu de la rue, il sourit enfin, et pleura de gratitude.

*

C’était déjà l’aube lorsque Dimitri rentra chez lui. Il n’osa pas retrouver Laure, de peur de la réveiller, et préféra aller dormir dans son bureau.

Il savait désormais que la métamorphose qui advenait en lui avait atteint un point de non retour. Il savait qu’elle l’éloignerait irrémédiablement de Laure, mais il était résolu à la protéger jusqu’au dernier moment. Il acceptait par avance toutes les conditions que l’homme enfin révélé par la chute du masque lui imposerait.

Il ne parlerait pas de Violetta.

Violetta resterait un souvenir tu. Celui, enfin accueilli sans douleur, d’un amour révolu et qui le préparait, dans sa beauté bouleversante, pour une suite encore inconnue. Il était temps, et il était prêt.

Dimitri traversa le long couloir dans le noir, s’arrêta devant la chambre, entendit, étouffée, la respiration lourde de Laure endormie, et sut qu’elle avait pleuré. Il posa doucement la main sur la porte, pour sentir en lui-même, comme une punition, cette distance qu’elle ne pouvait comprendre et qu’il ne pouvait parcourir.

Il resta là longtemps, tendu vers elle, séparé volontaire et triste, puis il s’éloigna sans bruit.

L’expérience de sa solitude l’avait rendu au monde en l’arrachant à celle dont l’amour lui avait permis, autrefois, de survivre. La souffrance qui attendait Laure, qu’elle éprouvait déjà, il le savait, lui était une véritable torture, mais il ne savait comment l’épargner. L’homme qu’elle avait aimé n’était plus, et n’avait peut-être jamais existé. Dimitri ne lui avait donné qu’un mensonge et elle s’était livrée à lui avec une passion dont l’innocence le déchirait aujourd’hui.

Il lui faudrait vivre avec cette culpabilité, dernier vestige laissé par le masque dans sa disparition ; il la sentait en lui comme une cicatrice, à jamais sensible, qu’il chérissait. Elle était l’offrande secrète qu’il déposerait sur l’autel où Laure serait bientôt sacrifiée.

Dimitri savait qu’avant longtemps il ne pourrait se remettre au travail. Aussi décida-t-il qu’il hanterait désormais son bureau tout en laissant ses papiers et ses notes à l’abandon jusqu’à ce que, si sa vie l’acceptait, il en germât naturellement quelque chose qui fût, enfin, fidèle à ce qu’il devenait. Des années plus tôt, il avait confié à Laure, rare émergence de son moi secret :

« Je ne sais plus exister lorsque je n’écris pas. »

Laure s’était contentée de l’embrasser gravement, modeste tentative pour le rendre à lui-même. Une chose alors impossible. Mais tous deux l’ignoraient.

Il était prêt désormais à s’abandonner à cette angoisse, dût-il disparaître sous son étreinte.

Il pressentait encore qu’une autre tourmente l’attendait, tout aussi nécessaire à ce qu’il devait, dès lors, accomplir.

Le jour qui s’ouvrait était celui où les critiques révéleraient au public leur pensée toute-puissante sur sa dernière pièce. Ces charognards, songeait-il tristement, vont enfin pouvoir se régaler de ma dépouille. Il ne pouvait s’empêcher, baigné dans l’aurore naissante, d’en ressentir une amertume nostalgique pour sa vie déchue. Mais, à eux aussi, il était prêt à s’abandonner et, contrairement à ce que son vieux compagnon de hasard avait suggéré à Léa Voguine le soir de la première, Dimitri ne lutterait pas. Pourtant, une parole ancienne d’Alexis lui revenait, accompagnement mélodieux et mélancolique du cri qu’il ne pousserait pas dans sa chute.

« Le critique, trop souvent, au lieu de se livrer à la vraie noblesse de son art, refuse de regarder ce qui est pour rêver ce qui n’est pas, qu’il aurait voulu faire, sans en avoir jamais le courage. Le regard de l’autre se condamne lui-même à cette médiocrité qui le déshonore. »

Il entra doucement dans cette pièce, qui avait vu sa mort et sa renaissance, et qui serait le témoin, il l’espérait, de sa transfiguration à venir. Il avait, imprimée sur la rétine, l’image fantasmatique de son corps déchiqueté, dont le sang se mêlait voluptueusement à la couleur du soleil levant qui forçait déjà les fenêtres, plein d’une mâle vigueur ancestrale, presque mythique.

Dimitri passait de l’autre côté. Lui qui avait si longtemps voulu, enveloppé de son illusion éperdue, exercer sa puissance, si fragile, sur le monde et, sans se l’avouer, les autres, désirait aujourd’hui, avec une ardeur qui confinait à la douleur, être possédé, par un inconnu qu’il pressentait sans l’entrevoir encore. Il se réveillait, comme trop tôt, en plein hiver, d’un long sommeil qui engourdissait ses gestes.

Béatrice Aristide avait laissé sur la table basse blottie entre les fauteuils près des fenêtres, les deux verres qui avaient marqué ses retrouvailles, non seulement avec son père, mais peut-être surtout avec l’enfant, survivant miraculé de l’ensevelissement patiemment comploté par l’architecte fou de sa cathédrale, son temple, sa prison, son tombeau. Toujours ralenti d’une étrange inertie, Dimitri posa sur ces verres son regard. Il fut d’abord ébloui par le soleil qui se reflétait sur eux, devenus deux miroirs miniatures et dissymétriques, où l’image se noyait dans un invincible flot de matière lumineuse. Il s’étonna ensuite de cette négligence, peu commune chez sa secrétaire. Peut-être était-ce un message, qu’elle lui transmettait à sa manière légèrement décalée, si bien qu’on ne pouvait savoir si l’on cherchait trop de sens dans ce qu’elle faisait, ou alors jamais assez.

Dimitri observait les deux verres, s’habituant peu à peu à la lumière. Il lui semblait bien, en effet, qu’ils voulaient lui dire quelque chose. Les augures, bons ou mauvais, se cachent souvent au cœur le plus apparemment trivial du réel. D’où lui venaient ces mots ? Les avait-il lus, les avait-il écrits ? Il les connaissait sans les reconnaître, comme lorsque, en rêvant, on rencontre un ami dont on ne peut distinguer le visage. Il se concentrait sur cette phrase, et il se concentrait sur les verres. Un lien secret devait exister entre l’une et les autres. Interpréter la phrase reviendrait à comprendre ce que les verres voulaient dire. Dimitri était convaincu que la même énigme avait été scellée en eux, par une force qui dépassait amplement sa pauvre vie dépecée. Il restait là, au milieu de son bureau, parfaitement immobile, le regard figé, un peu stupide, sur cette table, amas de matière insensée qui lui semblait renfermer le mystère de la vie elle-même. Son visage exprimait une tristesse que Dimitri ne ressentait pas encore et qui attendait, aux portes bientôt enfoncées de sa conscience, si longtemps gardées, de le submerger.

À l’embrasure de la porte restée entrouverte se tenait Béatrice Aristide. Elle regardait cet homme. Elle le regardait sombrer lentement dans la révélation, attendrie par ce souffle d’enfance qui s’emparait de son grand corps.

Béatrice Aristide regardait Dimitri, et pleurait en silence.

« Les augures, bons ou mauvais, se cachent souvent au cœur le plus apparemment trivial du réel ? »

Perdu dans sa méditation, Dimitri avait involontairement prononcé ces mots à haute voix, leur ajoutant une pointe interrogative qu’il savait ne pas être dans l’original – cette source insaisissable du dernier sens.

En les entendant, légèrement brisés sous le poids de l’inconscience qui montait implacable à la lumière, Béatrice Aristide soupira et s’en retourna dans les profondeurs secrètes de l’appartement où elle restait, la plupart du temps, à la fois invisible et merveilleusement efficace.

Une certitude enfin était venue. Dimitri les avait lus, autrefois, puis oubliés. Mais il s’en souvenait, justement ce jour-là, révélés par le condensé, translucide et opaque, de ces deux verres en suspens au milieu d’un vide où la mémoire s’égarait. Il les revoyait à présent, imprimés sur une page évanouie, derniers vestiges d’une voix scripturale que l’homme nouveau-né peinait à reconnaître pleinement. Sa chair frémissait sous leur caresse abstraite, et si parfaitement présente. Ils résonnaient en lui comme la cloche agonisante d’un village d’enfance abandonné.

On entendait au loin, mais Dimitri n’y prenait garde, les premiers chuchotements de Laure qui s’éveillait.

On entendait la vague de la ville qui se soulevait lentement au matin.

Pourtant, Dimitri éprouvait l’impression intempestive de les avoir écrits aussi, ces mots – un sentiment déplacé de déjà-vu, collision neuronale qui produit l’illusion où se réfugie à la fin, traqué, le mystère au bord du dévoilement.

Alors il comprit. Deux images se superposèrent soudain sous ses yeux, toutes deux vraies, mais de deux vérités qui se contredisaient cruellement. Les événements qui s’étaient succédé depuis la soirée de première se précipitèrent enfin, en jetant leur cri d’Erinyes assouvies, dans le gouffre qui attendait béant sous ses pieds déjà chancelants. Le flot de tristesse força enfin la digue de sa conscience. Il revit son père, le soir du désastre, qui riait et reposait son verre vide sur la table basse. Il revit son père souriant, pleurant, fier de lui. Et puis il vit l’appel que lui lançait ce réel apparemment trivial. Le verre n’avait jamais été bu : il était là, sur la table, plein d’une froideur impassible.

Dimitri le regardait, incrédule.

Il allait tomber lorsqu’il sentit une main se glisser dans la sienne. Il se retourna et dit à Laure qui, pour la dernière fois sans doute, le sauvait encore :

« Mon père est mort. »

Elle répondit simplement :

« Mon amour, oui. »

Épisode 7

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