Dimitri, ou la science des ombres (7)

Épisode 6

7.

Ainsi, pendant deux jours, sans comprendre pourquoi ni comment, il avait oublié. Il avait oublié jusqu’à l’hallucination. Ou bien lui était-il réellement apparu ? Peut-être que l’oubli, justement, le coupable, l’infernal oubli, avait autorisé Alexis, selon les lois de l’infini, inventées par eux mais inaccessibles aux vivants, à revenir trouver son fils pour lui offrir ses larmes rédemptrices ?

Dimitri fut saisi soudain d’un doute brutal. Chaque étape nouvelle était plus difficile à supporter que la précédente. Il se soumettait pourtant, inlassablement, à genoux bientôt, suppliant. Avant la fin, il se cramponna à la main de Laure qui lui échappait, et puis il s’écroula, immobile. Son corps n’était plus qu’une ruine figée par les cendres volcaniques du temps. Il sentit les bras de sa femme qui l’enlaçaient dans un vain effort pour le retenir. Il eut peur de disparaître, comme son père, comme dans le rêve. Et l’univers, qui n’en avait que faire, jamais ne se souviendrait de lui. Il voyait des vagues d’encre rouge qui remplissaient l’espace – encre sanglante stérile de tout langage, oublieuse de l’homme qui l’avait créée dévastatrice. Dimitri frissonna et Laure caressait à présent doucement ses cheveux.

Comment pourrait-il survivre à un tel cataclysme ?

Il pensa à l’assassin qui peut-être, qui sûrement, oublie lui aussi, pour un instant maudit, et son crime et sa mort prochaine. Alors au réveil revient, plus puissante et implacable que jamais, la conscience de l’intolérable. Je suis cet homme, songea-t-il. C’est un incessant et lent étranglement qui, surcroît de cruauté, relâche un moment son étreinte. Un éclair où le passé ricanant surgit pour rappeler combien il est tout-puissant, et révolu.

Bien sûr, Dimitri avait besoin de croire. Croire qu’il avait bien vu Violetta. Croire que l’apparition de son père était bien réelle. Croire, et cela le surprit, qu’il n’avait pas rêvé le regard de cette femme, le soir de la première. Les trois nœuds fondamentaux de la nouvelle courbe que dessinait sa vie. Mais il ne lui restait pour l’heure que deux certitudes. L’amour de Laure, qui le protégeait toujours de ses bras, inversion des rôles bienfaisante. Elle permettait à Dimitri de goûter sa fragilité inédite. L’amour, si étranger à tout ce qu’il avait pu connaître, de Béatrice Aristide, et, plus encore peut-être, son impossible aveu, où il trouvait sa foi pour l’interprétation des signes. Deux femmes, si dissemblables, deux points de jonction, condamnés à disparaître, entre les deux dimensions qui écartelaient Dimitri jusqu’à ce que, enfin, il fût capable de choisir. Jusqu’à ce qu’il fût capable, plutôt, d’entrer dans l’arène. Car il savait ce qu’il devait faire. Il voyait le chemin, simplement il ne pouvait abandonner l’ancien moi à son agonie. Il avait cette dette envers lui, contractée le jour où il lui avait donné naissance, de l’accompagner jusqu’à la fin. Dette de sang et de souffrance, dont il prendrait courageusement sa part.

Illustration: Man Ray, rayographie

Épisode 8

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