Dimitri, ou la science des ombres (8)

Épisode 7

8.

Dimitri se réveilla, seul et fiévreux, dans son lit. Il trouva près de lui une tasse brûlante d’un thé fumé de Chine, le seul qu’il aimât. Il s’aperçut qu’il était nu sous un drap de soie fine ; Laure, sans doute, l’avait déshabillé et il en éprouva une étonnante pudeur. La tête lui tournait au moindre mouvement. Il se dressa légèrement pour essayer d’attraper la tasse.

– Ne vous agitez donc pas tant.

Il se retourna lentement, comme pour ne pas déranger l’équilibre fragile de sa réalité, et parcourut la vaste chambre du regard. Il y voyait mal, les volets un peu tirés obscurcissaient le jour déjà vieillissant. Il distingua une vague forme sur sa droite, dans un coin. Dimitri plissa les yeux et fut de nouveau envahi par le souvenir d’Alexis, dont la voix seule avait manifesté d’abord la présence, ce soir-là aussi. Mais non, pas cette fois.

– Vous nous avez fait bien peur, Monsieur Levine.

La voix, qu’il ne connaissait pas, continuait de s’élancer, encore désincarnée, jusqu’à lui. Une voix de femme. Dimitri en fut effrayé. C’était absurde. Il eut soudain une conscience aiguë de son corps nu sous le drap, un peu glissant, qui lui parut, tandis qu’il était la proie de ce regard invisible, une bien mince protection.

– Mais qui êtes-vous ?

– Je suis quelqu’un à qui vous allez devoir parler.

– Je n’ai aucune envie de parler.

– Très bien.

Un silence.

– Et puis parler de quoi ?

– Cela, nous verrons.

Dimitri était de plus en plus terrorisé. Comme tous les enfants, il avait eu peur du Croquemitaine, et voici qu’il le rencontrait sous sa forme femelle et étrangement policée. Autrefois, lorsqu’il criait dans son sommeil, cela lui arrivait souvent, son père venait le prendre dans ses bras. Dimitri s’était longtemps demandé si Alexis était doué d’une force surnaturelle qui lui permît de ne jamais dormir. Beaucoup plus tard, à la naissance de sa propre fille, il avait compris que rien ne pouvait réveiller un père aussi sûrement que les cris ou les pleurs de son enfant.

Avant d’avoir eu le temps de penser à ce qu’il disait, Dimitri parla de nouveau :

– Mon père est mort.

– Je le sais, répondit la voix.

– Il est mort depuis sept ans, et pendant deux jours, je l’ai complètement oublié.

– C’est intéressant. Et comment est-il mort ?

Dimitri ne répondit pas. Peut-être n’avait-il pas entendu la question. La voix ne la répéta pas. D’un ton presque enfantin qui le surprit lui-même, il demanda :

– Suis-je en train de faire un cauchemar ?

– En théorie, ce serait à vous de me le dire. Mais enfin, je vous trouve assez désobligeant.

Dimitri songea qu’il ne devrait pas attiser la susceptibilité de la voix, quoi qu’elle fût. Il avait l’impression qu’elle se rapprochait doucement et pourtant il distinguait toujours la silhouette sombre au fond de la chambre, immobile. Il ressentit un étrange et violent malaise. Sous l’effet enchanteur de cette voix sans corps, il parlait sans contrôle.

– Est-ce vous qui m’avez déshabillé ?

– Vous me prenez pour qui ?

Dimitri se mordit la lèvre, qui saigna. Il posa un doigt sur l’éraflure et sentit sur sa langue le goût métallique qui lui prouva, du moins le crut-il, qu’il était effectivement réveillé.

– Je ne sais pas qui vous êtes, murmura-t-il enfin pour se justifier.

– Je vous ai dit qui j’étais.

– La Sphinge m’aurait donné une réponse plus claire que la vôtre.

– À propos, c’est la Sphinge qui pose les questions. Vous aimez le mythe d’Œdipe ?

Dimitri se mit à rire franchement, sans comprendre pourquoi, mais cette joie soudaine l’enhardit.

– Oui, la Sphinge pose les questions, jusqu’à ce que…

– Œdipe la trucide, interrompit la voix avec le plus grand calme.

Dimitri se tut de nouveau. Forcément, il y avait de l’intrépidité chez ce mélange de Sphinge et de Croquemitaine femme. Il changea de tactique.

– Que faites-vous dans ma chambre, au juste, si vous n’êtes pas un cauchemar ?

– Remarquez bien que nous n’avons pas encore complètement éclairci ce point. Car vous avez beau feindre me parler normalement, je sais que vous n’en êtes pas du tout sûr.

– Vous m’avez l’air de savoir beaucoup de choses.

Sous l’effet combiné de l’incertitude et de ces secrets que la voix devinait de lui, Dimitri ne pouvait s’empêcher de prendre un ton légèrement ironique, presque hostile. Il sentait pourtant que la femme – il se décida enfin, réelle ou rêvée, à la concevoir telle – avait à lui offrir des révélations que jamais il n’aurait soupçonnées. La sagesse eût commandé de l’amadouer et de la faire parler. La femme ne dit plus rien pendant quelques instants. Sans savoir d’où pouvait lui venir cette sensation, Dimitri l’imagina qui souriait alors même qu’il n’avait pas seulement entrevu son visage. En réalité, par un mouvement de conscience souterrain, la voix s’incarnait dans son esprit, très lentement. Le timbre, d’ailleurs assez singulier et – Dimitri s’en fit pour la première fois la réflexion – légèrement troublé d’un accent italien à peine perceptible, entourait progressivement un corps inconnu, dessinait, jusqu’à la rendre palpable, une chair invisible mais de plus en plus présente. Ainsi Dimitri perçut-il un parfum, doux et élégant, qu’il n’avait d’abord pas remarqué et qui se mêlait délicatement aux effluves de thé tout près de lui. Il commença alors à admettre qu’il y avait bien une femme avec lui, nu et si fragile dans son lit. Elle reprit enfin la parole. Dimitri avait vu juste, sa voix s’inclina en effet d’un vague sourire.

– Oui, je sais sans doute beaucoup de choses. Là-dessus, vous avez raison. Cela exaspère ma sœur Livia, pour tout vous avouer. Il faut dire qu’elle a horreur qu’on la surpasse en quoi que ce soit. Or je la surpasse en tout. Je pense qu’elle me hait.

Dimitri resta interloqué par une confession aussi incongrue. Qu’est-ce que cette Livia avait à voir avec leur affaire ? Il devait d’urgence réorienter la conversation.

– Vous avez donc une sœur, Livia, mais vous, comment vous appelez-vous ?

– Vous êtes un homme assez obsessionnel, Dimitri Levine.

Cette manière, d’une maîtrise parfaite, qu’elle avait, de ne jamais répondre à ses questions, à la fois agaçait, amusait et défiait Dimitri, le tout avec une égale intensité qui lui fit oublier et sa fièvre et sa position, d’une grande précarité, et, enfin, l’absurdité de la situation.

– Votre thé est en train de refroidir, vous savez. Votre femme l’a préparé avec le plus grand soin, vous devriez le boire.

– Vous connaissez Laure ? Dimitri ajouta, comme pour lui-même : Elle ne prépare jamais de thé.

– Évidemment, je connais Laure. Nous étions au lycée ensemble.

Cette réponse, pour une fois fort directe, le laissa abasourdi. Dimitri chercha les noms des amies d’enfance de sa femme et s’aperçut avec horreur qu’il ne lui en connaissait aucune.

– Elle ne m’a jamais parlé de vous.

– Vous auriez dû l’interroger plus souvent. Mais peut-être préfériez-vous croire que sa vie a commencé lorsqu’elle vous a rencontré.

Dimitri fut touché et rougit dans le noir. Qu’une étrangère vînt, sans y être invitée, jusque dans sa chambre, pour lui reprocher ses défaillances eût dû le mettre hors de lui, mais la voix de cette femme avait sur lui un effet singulièrement ensorcelant. Il y eut un long silence. Il sentait de nouveau la vague de soumission au monde, le désir d’être possédé qui semblait, du moins pour un temps, devoir définir la forme renaissante de sa vie.

– Alors ce thé, le boirez-vous à la fin ?

– Je ne peux pas bouger.

– Bien sûr vous pouvez bouger. Vous faites l’enfant voilà tout. Il fait nuit, comme vous voyez la pièce est dans le noir complet. Que craignez-vous ?

Dimitri frissonna sous ce nouvel assaut du regard invisible et prédateur, qui devinait ses plus intimes pudeurs. Il murmura, au bord des larmes.

– Je ne peux pas…

Alors il vit un frémissement au lieu de la voix, et une silhouette, très sombre, d’assez haute taille, s’approcha comme en glissant, de son lit. Un éclair de terreur le foudroya devant ce mouvement spectral. La sœur de Livia portait apparemment une longue robe qui accentuait l’impression, et la peur immémoriale de cet homme, malheureux enfant sans père, désemparé. Elle était tout près à présent. Dimitri respirait avec peine. La femme se pencha au-dessus de lui pour saisir la tasse de thé. Les lèvres de l’homme, pâles et muettes, touchèrent presque l’arrondi parfait des seins. Il sentit monter, malgré lui, aveuglé, la chaleur du désir, sa main se leva puis, geste dénudé, il caressa ce visage qu’il n’avait jamais vu. Ses doigts effleurèrent un sourire de femme. Enfin, il pleura, envahi d’un attendrissement merveilleusement insensé pour lui-même et pour l’étrangère. Elle se releva avec une grande douceur, et lui tendit la tasse toujours chaude. Deux chairs à jamais séparées palpitèrent ensemble pour un instant béni autour de cette chaleur. La femme posa son visage contre celui de Dimitri et dans un souffle murmura en lui baisant l’oreille.

– Appelez-moi Théodora.

Après cet aveu, le plus simple et le plus essentiel de tous, cet aveu qu’il avait cherché à provoquer en vain et qu’elle n’avait accepté de faire qu’à sa chair en éveil, Théodora quitta la chambre. Il crut l’entendre qui promettait un retour prochain.

Dimitri garda longtemps encore la marque brûlante de ce baiser, innocent et sensuel, qui avait révélé le nom comme un présent des dieux.

Parce que Dimitri avait appris à l’attendre, il lui fut permis de se rappeler les paroles de son père apparu en un soir d’éternité : Cela, c’est à toi de le découvrir.

Il s’endormit en songeant à cet autre nom, d’une autre inconnue, que, archéologue de son propre présent, il devrait désormais inventer.

*

Ainsi le moi profond, le moi de vérité avait à la fin extrait, d’abord tordu d’une douleur maïeutique, ses vastes ailes, qu’un soupir pourrait déchirer, depuis la chrysalide mortifère que Dimitri lui avait imposée, dans sa criminelle désinvolture, toutes ces années. Il s’apercevait à présent, trop tard, qu’il l’avait laissé inapte au monde, ce moment enfoui de son identité, vivant mais figé, voué pourtant à le recevoir et, peut-être, à le comprendre. Voué, en tout cas, à l’exprimer sans fausse pudeur. Ce moi d’enfantement, ce moi mêlé d’immense force et d’immense faiblesse – dans un équilibre effrayant que Dimitri ne savait encore maîtriser. Il le sentait qui s’étendait en lui inexorablement, sombre vague de lumière souterraine. Et c’est lui-même, il le savait, qui lui avait ouvert la première porte, écroulé le premier mur, tracé pour lui le premier cercle, dans ce ciel éternellement aveugle de son cachot.

Le voyant était revenu au jour. Il s’avançait, guidé de son éblouissement.

Jamais auparavant Dimitri n’avait eu si peur de mourir. Jamais il n’y avait songé avec une acuité si bouleversante. Ne s’était-il si tardivement retrouvé, réinventé même, ne s’était-il si longtemps fui que pour disparaître avant d’avoir découvert le langage ?

Dimitri ouvrit les yeux. Son corps était engourdi de longues heures de sommeil sans rêve qui avaient dissipé la fièvre et le vertige. Une main tenait la sienne, comme avant l’effondrement. Il se rappela Théodora. Elle avait promis de revenir. Qu’espérait-il ? Qu’est-ce que cette femme, qu’il avait eu le bonheur de sentir si puissamment contre lui, pouvait bien lui offrir ? Ce moment, d’une sensualité surnaturelle, lui revenait par assauts terriblement vivants.

Dimitri tourna lentement la tête et vit Laure endormie sur un fauteuil près du lit. Elle n’avait pas osé se coucher contre lui, de peur de le réveiller, et s’était autorisée seulement à lui prendre la main, consciente sans doute que c’était la dernière étreinte qui lui serait permise. Laure tout en dormant avait gardé cette main chérie, et le relâchement même du sommeil n’avait pas vaincu le désir si simple, désormais interdit et réduit à un contact amical où elle posait délicatement tout son amour en désarroi, de prendre son mari dans ses bras.

Dimitri caressa longtemps ce refuge de leur amour. Il eût été heureux de se blottir à jamais contre Laure. Mais leurs corps ne pourraient plus se recevoir, leurs courbes ne correspondaient plus et ils se déchireraient mortellement. Impossible d’échapper à son crime, qu’il éprouvait d’autant plus cruellement que Laure, il le savait, ne songeait pas à le lui reprocher.

Enfin, en prenant soin de ne pas réveiller sa femme – ces douces et dernières attentions qu’ils étaient désormais condamnés à avoir l’un pour l’autre le bouleversaient –, Dimitri se leva. Il mouvait son grand corps prudemment, craignant de voir revenir le vertige à tout moment. Il resta plusieurs minutes, debout et nu, à contempler sa femme endormie. Il pleura en silence quand il comprit qu’il ne serait plus capable de se montrer ainsi à ses yeux passionnés, qui le désiraient comme au premier jour. Alors, maigre consolation, il s’offrait à ses rêves inconscients. Dimitri ne cessait de s’étonner de ce corps vierge, pudique jusqu’à l’effarouchement, que le moi ancestral avait fait naître au moment de son éclosion. Il pressentait vaguement que sa chair attendait une rencontre toujours mystérieusement scellée dans sa mémoire, en suspens.

Dimitri était faible mais, débarrassé de la fièvre, il réussit à s’habiller sans trop de peine. Il avait d’abord savouré un long bain, plaisir qu’il ne s’accordait jamais. Son corps épuisé par sa lutte contre un mal dont il ignorait tout l’avait réclamé et il avait obéi, désormais docile aux subtils appels de cette vie qu’il se représentait, amarre vacillante qui le sauvait de son typhon intérieur, comme un phare dressé seul et fier. Et il se voyait l’observer d’en bas, sans prétendre encore pénétrer ce seuil d’éternité terrestre pour s’en proclamer le gardien légitime.

Il se prépara avec le plus grand soin, tout à sa joie d’être de nouveau maître de lui-même. Ainsi le convalescent croit renaître de seulement pouvoir accomplir enfin sans aide les gestes les plus simples, de ne plus être ce corps livré aux mains, amies sans doute, mais douloureusement étrangères et qui, même prudentes, blessent sous les coups inégaux de l’impuissance sa plus profonde intimité ; il sent là, ce survivant, une force infinie germer de l’entrave physique qui s’évanouit lentement.

Dimitri revint dans la chambre où Laure, vaincue par plusieurs nuits d’angoisse, dormait toujours, à présent légèrement effondrée, privée de l’attache dernière dont sa main avait pourtant conservé la forme maladroite. Il caressa les cheveux de sa femme puis posa doucement les lèvres sur son front. Enfin, comme il l’avait fait si souvent pour sa fille, il la porta jusqu’au lit et la recouvrit du drap de soie toujours habité de son odeur. Laure la reconnut dans son inconscience et sourit tout en rêvant. Dimitri referma sans bruit la porte.

Il se retrouva dans le long couloir assombri, où toute vie venait s’étouffer comme si le lieu avait été préparé pour une veillée funèbre. Dimitri frissonna, saisi d’une hypothèse terrible : c’est lui-même qu’on veillait. Lui qui, aveuglé de l’abominable illusion des spectres, avait sans le savoir quitté son propre cadavre, toujours étendu, immobile et froid, dans son lit, sa main dure et indifférente restée prisonnière de celle de Laure. Et l’appartement qui l’avait accueilli, plein d’une réalité trompeuse, ne le reconnaissait plus déjà. Tous ses habitants – Laure, Béatrice, Théodora peut-être – s’étaient réunis derrière l’une de ses portes closes pour le pleurer. Il voulut crier, leur prouver qu’il était toujours bien vivant, se frappa durement la poitrine, reprenant ce signe immémorial de l’intolérable deuil. Enfin, sous l’effet de la douleur qu’il venait de s’infliger, son corps se réveilla et dissipa le délire de son âme troublée. Dimitri s’appuya contre le mur, posant sur lui ses mains encore tremblantes avec le même bonheur en larmes qu’on éprouve en enlaçant en rêve le corps de l’être adoré qui vous a quitté. Il songea à la terreur que le Christ dut éprouver à l’instant de sa résurrection contre-nature, en découvrant ce corps assassiné, ni vivant ni mort. La véritable minute de déréliction, pensa Dimitri, avait dû être celle-là, à jamais tue, moins spectaculaire mais plus épouvantable que celle qui le fit crier le nom de son père, quand le fils de l’Homme comprit qu’il existait, absolument seul, dans une dimension qu’aucun autre avant lui n’avait connue. Dimitri se souvint que Caravage l’avait entendue, cette terreur, que lui seul avait su peindre le secret vertigineux de la résurrection, représentation interdite de l’homme dénaturé, privé de la seule certitude où il reconnaît malgré lui le passage, pour ce mort-vivant monstrueusement inversé. Le tableau avait été détruit à Naples, lors d’un tremblement de terre, comme si Dieu s’était effrayé lui-même du miracle qu’il avait engendré, et l’avait proscrit de la vue des hommes. Dimitri, qui n’avait connu qu’un éclair d’une telle terreur, se prit à regretter d’être privé de ce tableau et, avec lui, de la possibilité de partager, même à distance, la fantastique angoisse du génie humilié.

Il s’avança dans le couloir, nimbé d’une nostalgie diffuse, dont il ne discernait pas encore toutes les causes, comme un désir sans objet, un pur élan de vie qui aborde, joyeuse et désordonnée, un corps alors trop fragile pour la recevoir pleinement. Il avisa un faisceau de lumière un peu plus loin et échoua devant la porte de la cuisine, légèrement entrouverte. Quelqu’un s’agitait là derrière et il entendit les douces sonorités d’une familiarité apaisante. Dimitri poussa la porte du bout des doigts, sans bouger. Il sourit au spectacle qui s’offrit à lui et appela simplement, la voix un peu assourdie par de longues heures de silence.

– Béatrice…

La petite femme, surprise dans son travail, qu’elle s’évertuait pour une raison obscure à accomplir loin du regard de tous, sursauta. Elle n’osa pas se retourner et parut goûter la voix qui avait prononcé son prénom pour la première fois. Une émotion violente révélait enfin le visage de Béatrice Aristide, caché aux yeux du seul homme qui fût capable de la provoquer avec une telle intensité. Dimitri la devinait cependant, il la voyait presque monter par vagues successives le long du dos immobile de sa secrétaire. Il ne savait que faire. Il sentait qu’il ne pourrait rester longtemps encore debout, son corps le trahissait de nouveau. Mais il voulait respecter aussi la pudeur, qui l’agaçait tant autrefois, de cette femme, éclairée enfin d’une lumière amoureuse qu’elle fuyait désespérément. Il aperçut un journal qui traînait sur la table et choisit ce prétexte pour entrer et s’asseoir. Il vit le corps de Béatrice Aristide qui frémit en sentant son approche trop ostensiblement discrète. Il entendit malgré lui sa respiration étranglée. Dimitri était à la fois affreusement gêné et profondément attendri. Il eût voulu la prendre dans ses bras, sans rien dire, et lui montrer qu’elle pouvait l’aimer, seul don qu’il pût lui offrir en retour – et qu’elle ne permettrait pas. Mais un tel geste aurait soulevé chez cette femme une apocalypse irrémédiable que Dimitri ne se sentait pas le droit d’assumer.

Alors, il feignit de se plonger dans la lecture d’un article auquel il ne comprit rien, trop occupé à conjurer son désir de réconforter une femme qui sans l’avouer espérait recevoir de lui beaucoup plus – la réconforter d’un amour impossible dont il était la source désolée. S’habituant lentement à la présence de cet homme, qui l’avait terrassée seulement parce qu’elle était inattendue et que, surtout, Béatrice, deux jours durant, avait cru le perdre à jamais, la secrétaire, le visage tordu par une lutte sans merci, versa en tremblant une tasse de café à son patron, qui ne la demandait pas. Dimitri s’appliquait à ne pas la regarder et Béatrice conçut un surcroît de reconnaissance bouleversée et farouche devant une si douce attention qui lui démontrait, sans rémission possible, que l’homme auquel elle s’était si ardemment cachée, savait.

Elle reposa près de lui d’une main brusque, incontrôlée, la cafetière. Dimitri caressait, d’un doigt faussement distrait, le rebord de sa tasse, le regard vide toujours fixé sur le journal. La vapeur se condensait en gouttelettes brûlantes sur sa paume, y étendait une fièvre autrement pernicieuse. L’ombre de Béatrice, pour une seconde encore immobile, était toujours sur lui et il craignit de rougir sous l’effet de cette présence impuissante qui, à distance et toute proche, recouvrait son dos d’un vertige menaçant. Son sang s’affolait en différents points, étrangement séparés, de son corps, comme les picotements désordonnés de la vie annonçant son retour timide après un évanouissement forcément impromptu. Le doigt de Dimitri s’immobilisa soudain, toujours suspendu, le touchant à peine, au rebord de la tasse. C’était le signal. Il vit, d’un angle presque mort de son regard, s’approcher la main de Béatrice. Elle l’effleura sans l’atteindre vraiment, et disparut.

La brume ouatée des sensations confuses qui l’avait enveloppé pendant toute cette scène, longue peut-être d’une minute, se dissipa lentement. Dimitri, sans bouger, laissa revenir à lui le temps. Le soleil entrait à présent par les vitraux hauts qui bordaient la pièce et formaient sur son visage des ombres doucement colorées. Il s’enivra des sons et des odeurs du matin, que sa solitude retrouvée lui fit goûter différentes et nouvelles, comme vierges. Il eut l’impression que plus jamais il ne se lasserait de cette exceptionnelle banalité de l’existence, comme s’il pressentait qu’elle renaîtrait désormais en lui chaque jour. Il comprit enfin qu’il était à jamais marqué du vestige invisible et bouleversant qui désigne, à lui-même et aux autres, le survivant. Il avait reçu une fois la mort – dans quelles circonstances, cela restait à découvrir – et était devenu, par l’effet de cet événement plus indélébile encore qu’aucun autre, aux yeux de tous un objet de fascination et de scandale.

Il avait été sauvé, et ce salut le dénonçait dans son irréversible éloignement. Les femmes qui l’aimaient avaient signé sans le savoir, ou peut-être le sachant très bien, en le rendant au monde, l’acte définitif de la séparation. Quelle ironie infâme, songeait sombrement Dimitri, accoudé à la table, la joue dans sa main encore humide, le corps irisé au délicat toucher du matin. Leur amour multiforme, pour sa propre vie négligée – il saurait bientôt combien cette pensée contenait d’insupportable vérité –, il lui faudrait le fuir, s’il désirait répondre vraiment à son injonction de fidélité, à elles comme à lui-même. Bien sûr, il ne le méritait pas et elles l’accablaient, les innocentes femmes, d’une responsabilité terrible. Car il devait désormais se montrer digne, justement, de leur propre désintéressement, digne de la pure gratuité de leurs nuits de veille angoissées, en réalisant la trajectoire sur laquelle elles l’avaient, elles les aveugles voyantes, lancé de toutes leurs forces. Il en ressentait un vague et paradoxal sentiment d’abandon et il eût un instant préféré qu’elles voulussent le sauver, égoïstement, pour elles seules.

Dimitri laissait distraitement le jour prendre possession du lieu, lui dernière ombre immobile et contradictoire, comme une statue qui aspire à son impossible évanescence. Enfin son regard, toujours arrêté sur l’article jusque-là parfaitement illisible, se précisa soudain. Le suivant de quelques secondes à peine, son corps à son tour se tendit. Dimitri ne comprit pas d’abord ce qui avait stimulé ce réflexe, instinct qui s’éveille identique indifféremment chez la proie et le prédateur. C’était, restée en attente, à l’affût, sous son regard au bord de la conscience, la superposition de deux noms, qu’une colonne seule séparait sur la page offerte un peu froissée, le sien et celui de Violetta. Dimitri eut juste le temps de penser qu’il n’avait pas trouvé le journal par hasard ouvert justement sur ces articles-là – ou plutôt sur celui seul qui le concernait, l’autre nom ne se trouvant tout près du sien, telle une femme qui, redécouvrant le corps de l’amant n’ose encore le toucher, que par cette ironie suprême d’un destin qui n’existait, par intermittences, que pour se jouer cruellement des hommes, leur envoyer ces signes moqueurs et trop facilement déchiffrés. Non, ce journal, qu’il avait pris comme le mauvais acteur l’accessoire de scène qui le soutient pendant la tirade interminable de son partenaire, était évidemment celui de Béatrice. La malheureuse croyait son patron malade ce matin-là encore, et s’était attardée, ignorante du danger, à caresser voluptueusement du regard le nom chéri qu’elle avait découvert au détour d’une page avec cet instinct sûr des amoureuses secrètes. Saisie seulement par ces treize lettres qui soulevaient en elle les profondes répliques d’un séisme interdit, Béatrice n’avait pas songé à lire l’article et, par conséquent, à le dérober aux yeux de Dimitri. Elle n’aurait pu davantage deviner que sur cette même page, juste à côté du nom qui la ravissait douloureusement, se trouvait celui d’une femme, la seule à qui il fût jamais donné de contempler l’amour nu, désarmé, de cet homme.

Dimitri hésita. Le voici qui s’émouvait maintenant, sans même avoir pour cela besoin de sentir sa présence effarouchée auprès de lui, que Béatrice pût se satisfaire si modestement de ces succédanés passionnels qui l’auraient, lui, déchiré, qu’il aurait, surtout, anéantis rageusement dans une fuite éperdue et insensible. Enfin il s’ébroua hors de ce gouffre inaccessible, et affronta, le regard rongé par les pleurs écartés, ce qu’on disait de lui. L’article à vrai dire ne méritait pas ce nom ; c’était plutôt un encart fort bref. Dimitri se concentra, avec application, sur chaque mot, homme mûr qui réapprend à lire. Et chaque mot était un assaut pénible. Il supporta jusqu’au bout le supplice. Contrairement à ce qu’il avait craint bien naïvement et qu’il aurait dû, il s’en apercevait seulement, espérer, son désastre n’eût pas même l’honneur lamentable d’une critique assassine.

La dernière pièce de Dimitri Levine, auteur sans doute trop longtemps acclamé en toute impunité, révèle enfin son imposture. L’ayant supportée deux heures durant, nous nous octroyons le droit de l’exclure du champ littéraire, même le plus médiocre, et considérons par conséquent qu’elle ne saurait faire l’objet d’une critique.

Le papier n’était pas signé, ce qui acheva d’humilier Dimitri. Soudain conscient d’un renversement des rôles émouvant, il se réjouit tristement que Béatrice n’eût pas lu ces deux phrases. Non qu’il craignît de déchoir à ses yeux – il savait que c’était impossible, lui qui avait autrefois aimé sans retour – mais parce qu’il n’eût pas supporté d’être une nouvelle fois la cause, quoique involontairement, de la souffrance muette de cette femme inconsolable. Ainsi se rencontraient-ils maladroitement, dans l’espace irréel formé par les reflets décalés des deux miroirs en vis-à-vis de leurs regards qui se contemplaient d’impuissance partagée, souffrant l’un et l’autre, pour des raisons différentes, de ne pouvoir s’approcher pleinement, de ne pouvoir même se heurter frontalement, perdu chacun dans le labyrinthe de ses vérités tues. Dimitri s’était si longtemps complu à ne pas voir la femme en elle, qu’il s’étonnait aujourd’hui d’avoir autant de peine à retrouver dans sa mémoire l’image factice de Béatrice Aristide, pur produit de son esprit, aidé dans sa falsification par la volonté sauvage de sa secrétaire à étouffer toute émotion, mais finalement éclatée sous la pression, aussi intempestive qu’invincible, qu’avait mise en branle la révélation foudroyante des sentiments, pour lui si cruellement déplacés, qu’elle éprouvait.

L’imaginaire de cet homme, capable pourtant de la plus grande fécondité, nourrissait des représentations étonnamment primitives, que sa rencontre avec Laure avait encore accentuées. C’est pourquoi, découvrant, après vingt ans de vie quasi commune, que sa secrétaire était aussi une femme, le premier réflexe qui lui vint fut celui, ô combien vain et illusoire, de la protéger et, en l’occurrence, d’abord contre lui-même. Pour les mêmes raisons, il ne songea pas un instant que l’article, cette anti-critique, ou plutôt cette prétérition journalistique d’une violence insensée, jouant d’elle-même pour abattre plus sûrement, pût avoir été écrite par une femme. À ses yeux, en l’espèce touchants de naïveté, seul un homme pouvait manifester à son égard une telle volonté, non pas de détruire – ce qui eût laissé au moins quelque ruine et fait courir le risque d’une reconstruction – mais d’anéantir, littéralement.

Ces préjugés n’étaient que des relents de l’homme ancien, toujours enclin à se jeter dans une mâle rivalité avec ses semblables, qu’il prétendait pourtant mépriser souverainement, dès lors qu’ils l’attaquaient avec une hargne si durable et si féroce. Mais s’il y avait bien un cadavre abandonné sous le soleil timide de ce matin hivernal, c’était celui de cet homme-là, auquel jamais aucune résurrection ne serait offerte. Dimitri grimaça. Il sentit douloureusement la contradiction. Il se blessait encore par moments aux éclats acérés de ses identités fallacieuses qui, quoique disparues, continuaient de nourrir, gonflées d’une amertume empoisonnée, des sentiments vengeurs. Elles n’étaient plus qu’images sans reflets, vampires insaisissables dont il fallait se garder à tout prix. Elles furent réveillées, pâles et sanguinolentes parodies d’elles-mêmes, sous le coup de ces deux phrases terribles. Elles menaçaient d’autant plus que l’homme nouveau, qui avait dans cette œuvre révélé la promesse de sa renaissance inévitable, restait désarmé face à cette souffrance première. La tentation était grande de remettre le masque et de partir à l’assaut, de livrer, une fois de plus, le vain et enivrant combat. Dimitri vit s’ouvrir sous ses yeux la voie toute tracée qu’il avait si souvent empruntée, plein d’une délectation inavouée, se persuadant qu’il se défendait pour l’amour de l’art, modeste soldat sacrifié à la grandeur de la littérature. Il ressentit un violent vertige, comme si le moi passé le poussait, par petites touches d’arguments bien connus, vers le gouffre. Il perçut sous cette pression redoutable combien l’autre était fragile, affaibli de surcroît par son éclosion tourmentée, laquelle s’était achevée dans un évanouissement mortifère dont il ignorait toujours la cause exacte. Mais Dimitri n’avait pas changé, il avait été rendu à lui-même. Et la pièce qu’il venait de voir ainsi niée dans son existence même, l’œuvre dont on voulait lui contester jusqu’au droit de l’appeler telle, était le premier acte seulement de cette tardive reddition à son véritable destin. L’écrivain n’avait pas à entrer dans l’arène pour prouver au critique que son œuvre appartenait à la littérature. Ce n’était pas son rôle, cela ne l’avait jamais été. Il ne devrait plus désormais se consacrer qu’à ce corps à corps, autrement difficile, avec l’écriture, seule lutte qui eût jamais compté. Il devrait se résoudre à se battre sans le regard de spectateurs pour donner un sens à sa vie.

« Tout ce temps perdu » songea Dimitri avec stupeur. Pourtant le renoncement ultime auquel il se préparait lui coûtait davantage que tous ceux qui l’avaient précédé. C’était le seul qu’il devait décider en toute conscience, le seul qui ne se présentait pas immédiatement à lui dans toute son éblouissante évidence.

Le deuxième acte s’ouvrait lentement, et Dimitri n’était pas complètement sûr de désirer voir ce que lui cachait le rideau. Il fut de nouveau la proie de cette impression bouleversante, déjà rencontrée et dont il lui fallait déchiffrer le sens, d’être nu devant un regard inconnu, invisible. Existait-il seulement, ou était-ce une dernière ruse du moi défunt profitant de sa fragilité présente pour l’hypnotiser d’illusions dévoyées ? Il avait encore tant de choses à comprendre ; pour la première fois de sa vie, Dimitri se sentit soudain réellement vieux, comme s’il avait en une nuit, lui l’inconscient, basculé de l’autre côté de la frontière secrète, connue seulement de ceux qui l’avaient franchie et qui n’en parlaient jamais, le précipitant avec une assurance implacable vers la mort. Il pouvait s’abandonner à cette vérité dévastatrice, ou il pouvait agir en espérant que tout ne fût pas déjà perdu.

Dimitri se leva enfin, plein d’une triste détermination. Il prit avec lui le journal, qu’il replia soigneusement, sans avoir lu l’article sur Violetta. Plus tard, peut-être. Il traversa sans bruit l’appartement et s’enferma dans son bureau. Il ouvrit un tiroir, y déposa le journal sur un autre, resté là manifestement depuis des années, jauni et fripé, puis le referma doucement, urne séculaire qui contenait à présent cette longue parenthèse de sa vie définitivement close. Ce geste si simple le soulagea. La peur ne l’avait pas quitté, mais Dimitri savait désormais ce qu’il devait faire, retrouver ce regard, imaginaire ou non, peu importait, qui le troublait tant. Et comprendre.

Il sourit en voyant un mot de Théodora laissé négligemment au milieu de sa masse de papiers et de livres épars. Elle l’invitait à la rejoindre chez elle dès que possible. Dimitri s’émerveillait de la foi que cette femme semblait avoir en sa propre force d’attraction. Il aurait aimé demander à Laure si elle avait toujours été ainsi, mais cette pensée fit renaître en lui la violente culpabilité qui, depuis le commencement, marquait l’homme éclos. Elle reviendrait, à coup sûr, encore et encore, même si sa cause, imperceptiblement, se déplacerait, jusqu’à trouver, contenant toutes les autres avec elle, sa véritable profondeur. Dimitri la craignait et la chérissait à la fois, cette nouvelle blessure de ses amours passées, cette preuve, douloureuse et paradoxale, que tout ce qui avait précédé n’était pas absolument vain.

Il prit délicatement la feuille où Théodora avait écrit et s’aperçut qu’elle en recouvrait une autre, qu’il avait déjà vue le soir de l’opéra, puis oubliée. Il sut pourtant que cette écriture inconnue n’avait jamais complètement quitté son esprit, qu’elle était restée, attentive, à l’affût, en ce lieu, jusque-là scellé, de sa mémoire, prête à resurgir. Théodora, en déposant son propre mot de manière à la cacher parfaitement, avait rendu certaine, volontairement sans doute, sa redécouverte. Il était temps d’aller interroger l’amie d’enfance de sa femme.

Illustration: Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, triptyque « Sonate de la mer » (Andante)

2 commentaires sur “Dimitri, ou la science des ombres (8)

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