Dimitri, ou la science des ombres (9)

Épisode 8

9.

Dimitri avait quitté son appartement comme un homme en fuite, un homme préparé à l’exil, avec pour unique bagage deux écritures, glissées au fond de sa poche, l’une contre l’autre, de deux étrangères, qui deviendraient peut-être les nouvelles cariatides de l’œuvre en attente et dont sa dernière pièce n’était qu’un brouillon prémonitoire. Enfin un signe sûr lui avait été donné, vestige secret du destin dont il s’était détourné, reprenant vie sous les décombres, et s’incarnant sous les traits d’une femme liée à Laure par une mystérieuse ironie du passé. Cela, d’ailleurs, le rassurait, lui prouvait qu’il n’avait pas fait entièrement fausse route, lui prouvait que son amour n’était pas un pur et lamentable mensonge. Il avait continué d’exister sous le masque, toujours plus oppressé, toujours plus étouffé, mais bien vivant. Ce masque qui maintenait debout le labyrinthe infernal de ses identités multiples ne pouvait recouvrir parfaitement celle, la seule qui intéressait Dimitri aujourd’hui, de l’écrivain mis à nu ; il la contenait nécessairement. Et sa forme achevée était, aussi, déterminée par elle.

Théodora habitait assez loin de l’autre côté de la Seine, mais il avait envie de marcher. Cela lui arrivait de plus en plus rarement. Il avait avec le temps appris à craindre le regard des inconnus. Il trouvait dans ces rencontres inédites des visages de la rue, entre eux et lui, un déséquilibre qui le troublait, ces dernières années surtout, jusqu’au malaise. Les hommes en particulier l’inquiétaient, il ne savait pas bien pourquoi. Il les sentait hostiles, toujours plus hostiles. Une masse sombre de regards, multitude unique, curieuse et indifférente, qu’il inventait sans pouvoir se défaire de l’impression frissonnante – les sentir, là, tous, braqués sur lui comme autant de brûlants projecteurs. Ils semblaient dire, ces yeux pétrifiants, qu’il n’y avait de lui rien de plus à connaître, rien de mieux à découvrir, et cela le bouleversait. Il s’effrayait par-dessus tout en pensant qu’un jour il finirait par le croire lui-même. Ainsi avait joué, insidieuse, patiente, la lente prise de conscience qui le menait, en ce matin d’hiver, à marcher, étranger à tous, dans les rues d’une ville qu’il n’avait jamais complètement quittée.

Un oubli bienfaisant l’enveloppait de son halo protecteur, comme si, mort déjà, il visitait les vivants qui ne pouvaient plus, enfin, le voir. Et pourtant, il aspirait plus que jamais à être regardé ; pour la première fois, vraiment, il avait besoin de se sentir respirer sous cette tendresse infinie, de se nourrir d’un autre aussi conscient que lui d’être tombé là par un miraculeux hasard ; ils vivraient ensemble, peut-être, ces instants toujours ultimes.

Il y avait de cette utopie chez Théodora, mais Dimitri savait aussi que quelque chose en elle, qu’il n’identifiait pas, lui résisterait. Elle serait pour lui la passante, elle lui ouvrirait le passage d’espace-temps. Son père en avait donné une première clef, énigme dont la superposition de deux écritures qu’il portait comme des reliques sacrées lui révélerait le chiffre.

Il passa sous Saint-Eustache. Elle se dessina devant ses yeux, flamboyante et maritime, sur un ciel à peine né. Il le voyait couleur parme, qui désorientait déjà sa perception du temps, et faisait ressortir, avec une violence proche de l’hallucination, la clarté imposante de l’église. Cette foi incarnée dans son corps apparemment invincible et si beau, cette foi que Dimitri ignorait, le réconfortait pourtant de tous les possibles qu’elle avait rendus aux hommes. Et, généreuse, elle se laissait admirer sans l’obliger à croire au symbole qu’elle renfermait au cœur de ses ciselures minérales. Il leva les yeux vers elle, comme on reconnaît avant même de voir, et la frôla doucement en s’éloignant. Il la sentit longtemps qui veillait derrière lui. Cette rencontre incidente le porta, soudain soulagé du poids de ses démons. Un souvenir sans doute attendait là son tour, qui l’accompagnait vaguement, comme une ombre vous suit, bienveillante et anonyme. L’église avait marqué pour lui un silence entre deux pensées, laissant timidement la place au passé, mais sans le forcer, et Dimitri voyait se dessiner peu à peu la courbe non linéaire de sa vie, par touches successives qui trouvaient l’une après l’autre leur lieu, s’impliquaient et se compliquaient à chaque pas qu’il faisait, se mêlaient aux sensations diffuses qu’elles emplissaient de leur puissance d’éternité vivante. Il s’éprouvait, pour la première fois, en une coïncidence parfaite avec lui-même. Ces instants sont rares et ne durent pas. Mais ils décident souvent de ce qui arrivera ensuite. Et jamais ils ne s’oublient. C’est un souvenir futur que Saint-Eustache, stèle immense à la mesure de ce qu’il vivait alors, réveillerait désormais, inéluctablement.

Dimitri prenait plaisir à marcher, et était en même temps impatient de retrouver Théodora. Cette contradiction l’emportait joyeusement. Le monde, sans qu’il eût besoin de concentrer sa conscience, manifestait sa force érotique en caresses voluptueuses, entourant son corps, le pénétrant d’une joie orgasmique. Il vivait l’instant suspendu du désir qui découvre brutalement son sujet et, mûr d’une confiance inouïe, s’abandonne à lui, comme on plonge dans le vide infini de la nuit. Chaque odeur, chaque bruit de la ville, abaissant son masque de trivialité, semblait faire éclore en lui tout un univers oublié. Dimitri était prêt.

Tout au bout d’une longue rue étroite qu’il avait prise un peu par hasard, il déboucha enfin sur le canal Saint-Martin. Théodora habitait de l’autre côté. L’impatience de Dimitri se compliqua d’une appréhension presque amoureuse. Tandis qu’il longeait le canal, quelque chose l’arrêta. C’était un attroupement, dont il ne perçut pas immédiatement l’incongruité signifiante. Ses yeux l’avaient remarqué avant sa conscience, et c’est ce trouble en décalage qui le fit d’abord s’arrêter, saisi par l’incompréhensible. Il regarda, le visage tendu, un léger frémissement nerveux au bord des lèvres. Une cinquantaine de personnes se trouvaient là, toutes tournées vers un point qu’elles lui désignaient et lui dérobaient du même geste involontaire. Il songea, Dieu sait d’où lui venait cette idée, à une course d’avirons. Son esprit cherchait une explication rationnelle à ce qu’il percevait sans réussir à voir, et il lui présenta celle-là, qui lui paraîtrait, rétrospectivement, d’une légèreté tragiquement ironique. Il sentait monter de cette réunion improvisée de passants une attente bouleversée. Les visages étaient graves ; tous restaient silencieux, incapables de détourner leur regard, comme si un instant d’inattention, une négligence d’un seul de ces spectateurs malgré eux, pouvait faire basculer dans le drame la scène qui se jouait quelques mètres en contrebas, tout au bord de l’eau – source inquiétante de l’émotion et du silence presque sacrés qui s’étaient emparés de ceux qui étaient là. Dimitri n’osait s’approcher. Il n’osait forcer la barrière des corps qui le protégeait, pour un moment encore, de ce qui avait lieu. Il savait aussi qu’il ne pourrait reculer indéfiniment devant le point de coïncidence, consciencieusement offert par le hasard, cette providence incrédule, entre sa route insouciante et l’événement.

Une sirène au loin le fit sursauter. Les autres n’eurent pas un frémissement. Ils restaient immobiles et indistincts comme les ombres évanouissantes de l’enfer, semblaient l’exclure du spectacle qui les laissait interdits. Dimitri avança de quelques mètres, toujours aveugle et inquiet. Il passa près d’un homme assis, recroquevillé, sur le bord d’un camion, enveloppé d’une couverture thermique, ses cheveux mouillés traçant sur son visage des larmes sales. Une main, consolatrice vaine, se posa doucement sur son épaule. L’homme était à moitié nu et tremblait violemment. Dimitri, envahi soudain d’un pur désir d’humanité, eût voulu le prendre dans ses bras et lui caresser les cheveux, comme faisait son père autrefois, après un cauchemar. Le corps de cet homme, révélant dans ses spasmes incontrôlables toute sa fragile existence, lui disait que quelque chose d’horrible avait eu lieu. Et Dimitri était saisi déjà par l’événement, il ne pouvait lui échapper ; il était là, dans le regard de cet inconnu ; il était là, sur les épaules pesantes des spectateurs ; il était là tout autour, il montait, doux et cruel, comme une hydre invisible, du canal. Dimitri pouvait seulement choisir d’y voir, ou non, un signe, un appel du monde offrant la direction de son apocalypse. Il était à coup sûr devant la loi immuable ; l’irrémédiable en éveil était venu à sa rencontre, lui donnait de communier dans la douleur et l’angoisse avec ses semblables.

Dimitri se mêla lentement à la foule. Il monta sur le petit pont métallique qui surplombait le canal. Une ouverture se fit dans le cercle des fidèles qui entouraient, gardant avec soin une distance respectueuse, l’endroit de l’accident, ainsi sacralisé par leur présence impuissante mais où chacun, en suspendant un instant sa vie à celle d’un autre, révélait la générosité profonde de sa nature.

Alors Dimitri s’approcha, frôla les corps de ses compagnons inconnus, posa les mains sur la balustrade, la touchant à peine, et se pencha légèrement. Le voici qui regardait à présent dans la même direction que les autres. Et, enfin, il vit ce qui les avait tous attirés là, ce qui avait arrêté le temps et formé autour de son point singulier cette immobile procession séculière, comme une bulle en attente, retardant indéfiniment le moment de son implosion, et protégeant l’accident de l’inconsciente rumeur de la ville. Sur les pavés qui bordaient le canal, un homme était penché sur un corps allongé. Ce geste parut à Dimitri d’une incroyable tendresse, qui le bouleversa jusqu’aux larmes. Un homme tentait d’en sauver un autre, un homme tentait de ramener de force ce noyé parmi les vivants, dont il ne connaissait pas le nom sans doute, dont il venait de découvrir à l’instant, pour la première fois, le visage. C’était une étreinte innocente et désespérée. Et tous semblaient sentir leur propre vie, qui faisait palpiter leur chair, en ce moment d’insupportable incertitude, plus intensément que jamais, reposer elle aussi entre ses mains. Mais le corps de l’autre restait prisonnier de son abominable stupeur, englouti déjà peut-être, basculé déjà peut-être, malgré ses frères humains qui, n’ayant su le retenir à temps, cherchaient maintenant à contredire l’impossible en retenant leur souffle.

Dimitri n’attendit pas jusqu’à la fin, il ne voulut pas prendre le risque d’être le témoin de leur renoncement. Il fit effort sur lui-même pour s’arracher à la scène et, dans sa vivacité, bouscula une jeune femme qui se tenait juste derrière lui. Troublé, il lui prit délicatement la main. Elle sourit. Il reconnut ce regard inconcevable.

Dimitri s’enfuit sans se retourner.

Épisode 10

Un commentaire sur “Dimitri, ou la science des ombres (9)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s