Dimitri, ou la science des ombres (10)

Épisode 9

10.

Les images en rémanence des minutes lourdes qu’il venait de vivre obsédaient son cerveau. Il y avait le corps recroquevillé du premier homme ; il y avait l’étreinte sombre contre la mort ; et il y avait le regard de la jeune femme, lequel semblait vouloir unir cette singularité accidentelle du temps au reste de ses jours. Ces yeux fugitifs ne cessaient de se poser tout contre les siens, répétition infinie de l’instant secret, le seul qui ne fût pas partagé avec la foule, qui l’avait distingué et tressé, pour lui, Dimitri, la trame unique où devait prendre place, avec une précision que seule la vie peut offrir, l’expérience profonde et bouleversante. Il lui montrait, ce regard, la direction à suivre.

Dimitri avait reconnu Léa Voguine.

La jeune femme, présente le soir de la catastrophe, invoquée par son père, rencontrée là, contre toute vraisemblance, marquait de ses apparitions chaque carrefour de la route inédite qu’il avait empruntée. D’elle, il ignorait tout. Une reconnaissance insensée l’attirait vers elle, l’entraînait d’un désir si puissant et si fondamental que, ce jour-là comme le soir de la première, il avait préféré fuir. N’intervenait chez lui, dans ce geste, aucune espèce de réflexion. C’était un invincible instinct devant ce qui, par sa prodigieuse force de révélation, menaçait, croyait-il, de le faire disparaître. Il n’était pas prêt encore à affronter la vérité incarnée par Léa. Il le sentait confusément mais eut été bien incapable de se le formuler clairement à lui-même. Aussi fuyait-il, comme on sauve sa peau, au risque de se perdre soi-même.

*

Dimitri parcourut les derniers mètres qui le séparaient de l’immeuble de Théodora dans un état de somnambulisme. Il était bouleversé au-delà de toute mesure, mais son émotion n’avait plus la dimension purement chaotique des premières heures de sa renaissance. Son moi devenait plus fort, et son corps s’habituait doucement à l’abandon que lui dictait la marche nouvelle. Le monde, les autres – Dimitri restait possédé par la pensée, douloureuse et aimante, de l’homme, son frère et son fils, qui, derrière lui, se battait peut-être encore entre la vie et la mort – forçaient l’entrée de sa chair, sans hostilité, comme une tendre évidence plutôt, comme des êtres longtemps aliénés qui reprennent pacifiquement leurs droits.

*

– Vous êtes venu. Je suis heureuse, Dimitri Levine.

Théodora se tenait devant lui, rayonnant de son élégance rare et discrète, le caressant de sa voix grave, aux accents étrangers juste perceptibles. Il crut remarquer pourtant, sur ce visage dont elle semblait cultiver avec soin l’impassible ironie, un trouble léger sur lequel Dimitri, ému de la revoir, se méprit d’abord. C’était le vestige, l’écho évanescent d’un incident qui l’avait précédé et qu’il ne pouvait deviner. Il l’observa longuement, sans réussir à parler. La franchise, à la fois douce et brutale, avec laquelle Théodora l’avait accueilli, le déconcertait souverainement. Cet homme, qui vivait d’une parole inventée pour des chimères, paraissait en avoir oublié le sens commun de la conversation. Il sentit des larmes intempestives lui monter aux yeux et il se détourna légèrement. Il feignit, sans grand succès, de s’intéresser aux reproductions de tableaux qui se trouvaient, il venait seulement de s’en apercevoir, tout autour de lui. Théodora continuait de le regarder en souriant, aggravant son trouble ; elle s’attendrissait de cette pudeur qui ne la trompait pas mais lui laissait entrevoir un accès vers une âme si défendue, et qui, pour cela, l’attirait dangereusement.

– Je suis, comme vous pouvez le constater, une grande admiratrice de l’œuvre d’Yves Klein. Je n’y comprends pas grand-chose, mais elle me fascine.

Dimitri s’était laissé prendre par un monochrome, devant lequel il s’était arrêté négligemment, ou pour donner quelque vraisemblance à son manège, et qui le laissait désormais complètement ahuri. Il se déployait sous ses yeux comme un magnifique trou noir, qui inspirait jusqu’à lui les particules les plus intimes de son corps et lui fit oublier instantanément la raison de sa présence devant lui. Il n’en distinguait plus les contours, ni même la couleur, si singulière et si fameuse, seulement l’impression, inconnue de lui, qu’il en éprouvait, mélange de vertige, de nausée et de terrifiante joie.

Il se colla contre le tableau, dans le geste d’un homme qui désire ardemment disparaître. Il s’imprégna de l’incroyable pureté qui, par son regard, par sa chair frémissante, y advenait, cette pureté d’une complexité redoutable qui rendait l’acte de peindre à son énigme la plus manifeste – une sensualité métaphysique qui écrasait le spectateur de sa force aérienne et le révélait à lui-même. Il eût voulu rester là, le regard noyé, jusqu’à la fin des temps. Théodora l’entendit qui murmurait.

– C’est cela… c’est cela.

L’épiphanie profane qu’il était en train de vivre se répercutait violemment sur elle, son unique témoin ; cet instant d’une rencontre qui semblait se démultiplier de manière exponentielle, fit soudain basculer sa relation avec Dimitri dans une dimension inconnue, d’où ils ne reviendraient plus.

L’expérience du tableau, improvisation radicale du regard, fut pour Dimitri, enfin, un aboutissement ; il le soulageait des tourments désordonnés, ces surgissements de vie qui n’avaient, dans leur acharnement, violé son âme que pour la sculpter telle qu’elle devait être.

Théodora savait qu’il en serait ainsi. Elle ignorait seulement la forme que prendrait cet achèvement nécessaire. Elle le regardait encore, et il y avait dans ce regard le reflet incrédule de ce qui se passait en lui. Héritière des haruspices antiques, l’existence, l’univers même étaient pour elle une succession de signes qu’elle s’efforçait d’interpréter. Ce constant travail de décryptage donnait à ses yeux leur aspect à la fois concentré et légèrement en retrait. Elle se trompait parfois, de plus en plus rarement. Lorsque, appelée par son amie d’enfance, elle avait vu Dimitri pour la première fois, elle avait compris, sans doute possible, qu’il lui faudrait provoquer pour lui l’apparition d’un de ces signes. Elle avait vu l’armature ébréchée qui entourait son âme et c’était elle, elle le savait, qui devait lui porter le coup fatal.

Dimitri se retourna doucement. Ils se regardèrent tous deux quelques instants en silence. Théodora pouvait voir derrière lui l’immense monochrome bleu, qui lui parut, après ce qu’il venait d’engager, menaçant, presque effrayant, tandis que se dissipaient peu à peu les vapeurs oniriques qui les avaient enveloppés pendant ces lentes minutes en suspension. Tous deux entendirent de nouveau le bruit léger de leurs respirations, qu’accompagnait la sourde rumeur de la ville, quelques paroles éparses et inintelligibles qui leur arrivaient depuis la fenêtre entrouverte. Théodora restait immobile, le visage glacé, tendue d’attente vive. Dimitri le premier perça la membrane de gêne émue qui les séparait encore. Il dit d’une voix rompue.

– Je crois qu’un homme est mort aujourd’hui. Tout près d’ici.

Le bruit plaintif d’une sirène au loin marqua ces paroles. Dimitri soupira. Il se passa la main sur le visage. Puis ce fut, de nouveau, le silence. Théodora fit quelques pas vers lui. Il la laissa s’approcher sans relever la tête, les yeux ouverts sur les poussières ensoleillées qui virevoltaient à quelques centimètres du sol et dont il semblait vouloir déterminer la figure incertaine.

– Vous êtes arrivé jusqu’à moi. C’est ce qui est important, Dimitri.

Elle avait prononcé ces mots sur le ton qui console les enfants blessés, ou malades.

– Est-ce pour cela que vous m’avez fait venir ?

– C’est possible.

Dimitri ne la regardait toujours pas. Mais il entendit dans la voix de Théodora, pour la première fois, une inquiétude mêlée d’impuissance, qui contrastait avec l’assurance réconfortante qu’elle dégageait habituellement. Pris d’une panique soudaine, il devint presque hostile.

– Est-ce Laure qui vous l’a demandé ?

– Vous n’avez aucune idée de ce que Laure a enduré ces trois derniers jours.

Dimitri ne répondit pas. Théodora, qui ne le quittait pas des yeux, vit son visage submergé d’une tristesse douloureusement coupable, qui la bouleversa.

– Je porte malheur à tout ce qui m’entoure.

C’était pour lui un aveu d’évidence. Et il l’avait dit comme en parlant d’un autre que lui-même.

– Vous avez donc décidé de mourir.

Cette fois, Dimitri la regarda, saisi d’une indescriptible surprise. C’était le moment que Théodora attendait. 

– Oui, Dimitri.

Il eut d’abord un geste de violente impatience, comme on cherche à balayer une extravagance insupportable. Mais le souvenir réveillé par la parole de Théodora, si obscur fût-il, faisait son sinistre chemin, avançait, terrible, interdisait toute fuite. Dimitri se découvrit pris au piège de sa propre mémoire. Ainsi, elle lui avait encore masqué, à dessein sans doute, tout un pan du temps, pour le faire resurgir là, au moment de grande fragilité, au moment précis où il ne pourrait, même avec la plus grande énergie, lui échapper. Il se rappela, une nouvelle fois, ce verre où il avait vu son père boire, il se rappela l’impossible révélation, venue contredire, dans sa violence insensée, l’assurance, désormais compromise, de ses perceptions. Il se rappela l’entrée de Laure. Puis il se rappela l’effondrement. Son réveil et sa première rencontre avec Théodora, la joie érotique qui l’avait alors soulevé. Cette succession de souvenirs lui arrivait en bloc – mémoire peu soucieuse de la linéarité habituellement invincible du temps – déformée en son cœur par un mensonge ou, tout au moins, une erreur, un oubli, qui venait à présent réclamer qu’on le reconnaisse. Sous l’effet de cette remontée puissante du passé, Dimitri eut ces mots, incompréhensibles pour tout autre que lui :

– Il a pris ma place.

Il y avait sur son visage une telle douleur que Théodora le prit simplement dans ses bras. Dimitri s’abandonna à son étreinte, y déposa pour un instant sa peine. Théodora la sentit qui les traversait, en même temps que leur désir, l’un et l’autre. La tension qui les avait tenus jusque-là à distance disparaissait, et ils s’impliquèrent vraiment pour la première fois dans ce tendre rapprochement de leurs deux corps. Leurs lèvres s’effleurèrent doucement. Ils étaient unis par ce geste primitif, et pourtant si profond que rien ne pourrait le surpasser. Ils le savaient. Ils s’entendaient frémir l’un par l’autre. Ils restèrent, leurs visages entremêlés, craignant de briser l’enchantement de leur rencontre, de cette intime et silencieuse intrication de leurs deux vies – craignant de profaner ce mystère qui s’offrait généreusement à eux. 

Enfin Dimitri parla.

– Pardonnez-moi. Théodora, je vous en prie, pardonnez-moi.

Il leur sembla qu’il prononçait son nom pour la première fois. Elle en éprouva un bouleversement muet, mêlé de reconnaissance. Elle pensa au fils de la tragédie, qui revient étranger à lui-même et aux siens, et que seule découvre sous le masque celle qui, possédée de la volonté des dieux, le doit. Elle la sœur, elle l’amante.

Elle sut qu’elle devait parachever leur union par un dernier sacrifice. Elle prit le visage de Dimitri entre ses mains, et l’embrassa longuement, tendrement. Puis elle se détacha, sans le regarder. Il lui prit la main. Elle eut une hésitation fugitive, touchée de cet homme qui l’appelait encore. Enfin, elle s’éloigna.

– Je n’ai rien à vous pardonner, Dimitri. Racontez-moi ce qui s’est passé.

Elle se tenait devant la fenêtre, qui donnait sur le Canal, et lui tournait le dos. Il voyait sa silhouette se dessiner en contre-jour. Il avait vécu son baiser comme un arrachement, et ne put d’abord parler.

Il éprouvait, encore, la sensation diffuse des larmes qui ne veulent pas venir ; de ces pleurs qui guettent, sans relâche, incertains de leur proie. Entrer dans le récit de sa vie était précisément ce que Dimitri n’avait jamais osé faire. Il avait peur de pénétrer ce seuil qu’il s’était absurdement, à lui-même, interdit. Lui, le bâtisseur, devenu maître dans la science des ombres et des projections factices.

Théodora ne se retournait plus. Elle attendait. De nouveau, avec les larmes mortes nées, il sentit monter, depuis cette attente implacable, une violence qui le fit serrer les poings, pour frapper, l’air, le mur, cette femme qui lui intimait de parler quand cela seul était si dur.

– L’inquiétude de mon âme vous indiffère.

Dimitri ne sut pas très bien s’il avait réellement prononcé ces paroles. Son esprit, assailli des souvenirs reclus, dérivait dangereusement vers l’instant que, de toutes ses forces, il cherchait à refouler. Théodora ne répondit rien.

Enfin, il commença.

– J’écris pour creuser plus profond le sillon.

Il ne savait pas pourquoi il disait cela, pourquoi ces mots-là étaient venus les premiers, il savait seulement que c’était par eux qu’il devait commencer. Théodora, elle aussi, le sentit. Toujours détournée de lui, elle parla doucement pour l’encourager. Sa voix était changée, minérale.

– Les mots et les chiffres sont possédés de la même énigme ; elle repose en leur cœur comme une stèle mémorielle dont il faut sans cesse réinventer la signification perdue. Il y a ce qu’ils disent, et il y a ce qu’ils révèlent.  A quoi vous attacherez-vous, Dimitri ?

Il s’était approché d’elle. Il pouvait voir à présent son visage, de profil. Ses yeux brillaient d’un sombre éclat, et ses joues étaient baignées de larmes tout juste versées.

A ce visage dévasté par la souffrance qu’il s’apprêtait à lui infliger, qu’elle lui demandait, il raconta son histoire.

Ce fut pour tous deux un moment fondateur, où leurs identités entremêlées recevaient ensemble la masse d’un passé inédit qui en modifierait pour toujours la forme.

Dimitri parla longuement, saisi d’une confiance bienheureuse pour cette femme dont il ne savait rien. Théodora resterait à jamais la gardienne de son secret.

Pour cela, et parce qu’elle avait été là à son réveil du gouffre, il l’aimait.

A la fin, il était tout près d’elle, et il termina son récit dans un murmure. Il comprenait que, après le baiser qu’elle lui avait offert, ils ne se toucheraient plus, mais, à travers l’aveu d’une vie entière si soigneusement cachée aux yeux de tous, Théodora était la première femme à le recevoir en elle.

Épisode 11

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