Dimitri, ou la science des ombres (11)

Épisode 10

11.

Il avait attendu si longtemps le moment de parfaite compréhension que la plénitude qu’il en reçut étreignit d’abord son corps d’une angoisse infernale. Il était revenu à l’un de ces nombreux points de basculement rencontrés, apparemment épars, composant en vérité une figure rigoureuse qui restait à découvrir. Il était proche ; il le savait. Théodora, en lui donnant la parole, avait allumé tout autour de formidables embrasements, comme autant de sémaphores dont il devait épouser les sinuosités signifiantes. Il était devenu le lieu d’une antique cérémonie, initiateur et novice à la fois, où ses désirs se révélaient en leur profonde exactitude. Il était à lui-même sa propre nécessité. Il s’apprêtait à plonger, sûr des liens, renforcés encore par les rencontres nouvelles, qui le tenaient au monde.

Dimitri marchait, très calme à présent, le long du canal endormi. Quelques heures le séparaient du jour que, peut-être, il ne verrait pas naître. Il lui semblait que chacun de ses pas, légers pourtant, marquait le pavé d’un vestige mélancolique, laissé là pour celle qui voudrait le retrouver. Elle viendrait le chercher, courageuse Eurydice achevant la geste échouée d’Orphée.

La berge était déserte et Dimitri douta un instant que l’événement qui l’avait tant ému eût jamais eu lieu. Pas même une trace de lutte ; un homme avait disparu, mort ou vivant, il ne savait. L’eau qui peut-être l’avait englouti était noire et paisible, meurtrière inconsciente et bienheureuse. Dimitri, restant le dernier témoin de cet évanouissement, remplissait un devoir sacré. Il en était si possédé qu’il n’entendit pas les talons lointains qui, un peu plus haut, répondaient aux siens, comme un écho légèrement faux.

Il s’agenouilla enfin sur la pierre, tout près de l’eau et, reproduisant involontaire l’image mythique, contempla le reflet que, ténébreuse et envoûtante, elle lui renvoyait. Le visage qu’il vit lui était étranger ; il ne s’étonna pas mais fut au contraire saisi de tendresse.

La passante, immobile, l’observait, inquiète et intriguée.

Dimitri se pencha jusqu’à effleurer l’eau. Il n’osait toucher vraiment le visage de l’inconnu qui avait remplacé le sien, craignant d’en troubler la douce harmonie ; ce visage lui rendait son regard, par-delà son apparente inconsistance. C’était celui d’un homme plus âgé, aux épais cheveux gris, mais dont les traits avaient gardé la trace d’une jeunesse qui s’attardait, comme pour signifier à la vie disparue qu’elle aurait dû attendre encore un peu. Surtout, l’ombre de la nuit n’était pas parvenue à gagner les yeux de l’homme, brillant d’un sombre éclat, d’une beauté surnaturelle, qui offraient à Dimitri leur couleur inouïe, triste et profonde.

– Attends… attends….

Dimitri éprouvait pour cette évanescence, gonflée d’une réalité paradoxale, étrangère au monde sensible et, de cela même, le révélant dans son incontestable vérité, un amour si pur qu’il fit de lui, en cet instant, un homme meilleur. Il sut alors, par une sorte de préscience détournée que l’homme dont le canal anormalement paisible lui montrait le visage était celui qui, quelques heures plus tôt, avait glissé sans doute, que d’autres hommes avaient voulu sauver, en vain. Il sut que cet homme avait vécu, qu’il avait été, lui Dimitri, le témoin récalcitrant de sa mort et que tous deux, enfin, resurgissaient ensemble, au même moment, à la faveur d’une de ces failles de l’espace-temps où l’univers tisse les nœuds singuliers qui assurent la splendeur et la puissance de son architecture. Dimitri, métaphore charnelle de l’urne sacrée qui avait recueilli le dernier souffle de l’inconnu sacrifié, le regard figé sur son image liquide, si précise pourtant, sentait monter en lui, accompagnée des battements, fragiles et puissants, de son sang, la mémoire réincarnée du noyé. Le rituel exigeait de lui un dernier geste à accomplir, avant de parachever leurs métamorphoses réciproques. Il se redressa un peu, toujours à genoux au bord du canal. Il sembla chercher, dans une poche intérieure de son vêtement, quelque chose. On vit, après un instant de cette fouille fébrile, briller dans la nuit le bref et pâle éclair d’une page vierge, délicatement dépliée. Dimitri la retourna, caressa d’abord l’écriture manuscrite, posée avec assurance sur la feuille très fine qu’il avait trouvée, oubliée, puis retrouvée sur son bureau, et qu’il portait depuis sur son sein, comme un amant tragique la lettre d’adieu de sa bien-aimée.

La passante frémit, de froid ou d’émotion, et s’avança en silence pour mieux voir. Elle s’arrêta à quelques mètres seulement de lui, qui ne l’entendait pas.

Dimitri regarde d’abord les mots qu’il s’apprête à lire pour la première fois. C’est une longue et tendre injonction. C’est une douce interprétation de son être, venue d’une voix prophétique dont il reconnaît les accents sans l’avoir jamais entendue. C’est le chœur final de la transformation.

Dimitri, tenant fermement la feuille qui tremblait agitée par un air tout juste naissant, commença sa lecture, murmurant, offrant à son tour ces mots simplement aimants à l’apparition éphémère que son regard, enfin voyant, avait fait renaître sur l’eau du canal.

La passante, ignorée, écoutait et récitait en même temps que lui, la voix un peu brisée.

On entendit ce chant, coïncidence parfaite de leurs deux murmures.

« Tout ce que je t’annonce là, qui arrivera, n’est que l’empreinte de ma mémoire. Tu sais, à présent, que rien ne viendra te délivrer de la douleur. Cette conscience nue douloureuse qui te plonge en toi-même, si profondément ; en cette intimité de ta solitude où, enfin, tu es. Où rien de toi ne peut plus échapper à cet éveil absolu de ton corps, qui s’impose désormais, sans appel. Tu marches avec lui, et tu ressens toutes les traces qui le composent. Sa passion irrigue et nourrit ta pensée, tes émotions, ton amour. Je t’attends dans ta multitude.

Tu sais, à présent, que tu ne peux arracher loin de toi ta souffrance sans mourir avec elle. Elle est ta mère, ta sœur, ton amante. Elle t’a enfanté, tel que tu es, là, devant ma mémoire prophétique. Je vous attends.

Tu sais, à présent, que tu ne peux trouver qu’en elle ta libération paradoxale. Elle est achevée parce que tu l’as reçue, enfin, comme le condamné avance, fier et désespéré, vers son supplice. Elle te donne ta forme dernière. Tu dois voir qu’elle modèle de toi ce corps que j’aime et désire.

Je t’attends. »

Dimitri et la femme en retrait, maintenant réunis par-delà ce qui les sépare, se taisent, d’un même mouvement, baissent la tête. Ils se recueillent en mémoire du mort. La nuit respecte leurs silences et ne dit rien. La ville les enveloppe, bienveillante et sereine. Elle attend, le souffle retenu, que Dimitri soit prêt.

Léa, les lèvres frémissantes d’un désir enfin accepté, contemple le corps détourné, lové sur sa prière profane, de cet homme qu’elle aime. Elle sait qu’elle doit, malgré la douleur, le laisser seul écrire sa fin.

Dimitri se releva, déplia avec lenteur son long corps, qui forma, sur le fond de nuit, une arabesque hésitante et duelle, de tissu noir et de chair brillante. Il se tint quelques instants en équilibre sur le bord du canal. La lune à présent éclairait la scène. Le visage du malheureux noyé s’était évanoui, effarouché de cette lumière soudaine. Mais il s’était si bien imprimé sur son âme que Dimitri savait où le retrouver. Léa, seule dans l’ombre, reproduisant l’acte fondateur, ne le quittait pas des yeux. Elle aurait tant voulu lancer ce cri interdit qui les sauverait tous deux du rêve mortifère au fond duquel le destin tourmenté de Dimitri les avait entrainés. Elle tendit simplement la main – et son corps, endormi là-bas, quelque part dans la ville, eut le même réflexe inconscient – geste muet, invisible pour l’autre, qu’il appelait malgré lui, signe irréfutable de cet amour qu’il n’était pas prêt, encore, à recevoir.

Le bras ainsi suspendu au-dessus d’un vide, Léa sembla se laisser engloutir un peu plus par l’ombre. On ne vit bientôt plus que la lueur fragile des yeux, dernière manifestation de sa chair noyée de nuit, spectres incertains de leur propre nature, soutenant la lune de leur irradiation timide et déterminée à la fois, pour éclairer le lieu où Dimitri jouait pour elle anonyme le tableau final de sa féerie tragique.

Alors elle le regarda qui ôtait avec soin chacun de ses vêtements. Il serait nu bientôt, et Léa sentit sa peau brûler sous l’éclat si touchant de cette vision volée. Elle ne pouvait faire un geste, elle ne pouvait détourner les yeux, tant l’attirance était forte.

Au plus profond du rêve, son corps abandonné crut recevoir celui de l’autre – Léa endormie eut un gémissement, doux et tendre, comme un sanglot de joie mêlé.

Dimitri sentit encore la caresse d’un regard invisible sur sa peau nue. Il se livra à lui, cette fois, sans plus rien refuser ni regretter. Il se retourna, sans crainte, le cœur gonflé de confiance et d’espérance joyeuse. Alors il le découvrit, ce regard, et il le reconnut, entouré d’ombres, qui se livrait à lui sans réserve.

Il sourit tendrement aux ténèbres avant de plonger dans le canal, déchirant l’eau au lieu exact de l’apparition. Le courant s’agita quelques instants en un bouillonnement d’écume noire, puis s’apaisa peu à peu.

À la naissance de l’aube, il ne restait plus de Dimitri, de sa lutte secrète contre l’ouragan sanglant de ses identités, qu’un petit tas de vêtements, abandonné sur la rive, stèle éphémère, hiéroglyphe inintelligible à l’étranger qui passerait, sans même l’apercevoir peut-être, ruine effondrée attendant celle qui seule pouvait lui donner un sens, une forme, une histoire.

Interlude

Le point de coïncidence exacte, si rarement rencontré qu’on vient parfois à en oublier la possibilité même, entre deux sujets qui se regardent et se voient, deux sujets qui se reconnaissent dans leur miraculeuse irréductibilité. Il se produit alors un basculement entropique, où la structure de l’univers elle-même connaît un changement, sensible seulement de ceux qui l’ont inventé, là, par hasard, un changement infime mais plongeant en ses racines les plus fondamentales. Car ces deux êtres savent désormais, et sentent au même moment, avec une effrayante acuité, que rien ne pourra plus empêcher leur rencontre d’avoir eu lieu. C’est un besoin immense, à jamais inassouvi, qui s’élève de cette parfaite singularité du temps.

Ainsi Dimitri et Léa s’étaient rencontrés, en se regardant simplement lors d’une soirée de première, et leurs deux vies ne suffiraient pas peut-être à comprendre ce qui était advenu en ce moment de renversante exactitude. Mais ils étaient capables, tous deux, d’exister dans cette rencontre, et c’est ce qui la rendait si remarquable.

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