The King’s Road: déracinements, séparations, prémonitions

A Song of Ice and Fire

Depuis la fin de la Rébellion, le monde de Westeros vit dans une apparente stabilité. Le déséquilibre, bientôt fatal, gît en embuscade au cœur du pouvoir. Robert Baratheon a atterri sur le Trône de Fer, et épousé Cersei Lannister. Ils ne s’aiment pas et, surtout, leurs trajectoires comme leurs désirs sont inconciliables. Robert aimait l’excitation de la guerre et avait soif de vengeance, mais le pouvoir l’ennuie. Cersei est possédée d’une ambition que son sexe lui interdit de réaliser. Leur couple royal est une mascarade : leurs enfants sont le fruit secret de l’adultère incestueux entre Cersei et son frère jumeau Jaime. Ce secret-là, parce qu’il a été découvert, est le point d’origine de l’histoire politique de A song of ice and fire : Jon Arryn, la Main du roi, a payé de sa vie sa découverte. Sa mort oblige Robert à trouver une nouvelle Main : ce sera Ned Stark, son ancien allié et son vieil ami, qu’il vient chercher jusqu’à Winterfell. Le secret de l’union entre Cersei et Jaime est aussi, quoique indirectement, le point d’origine de l’histoire mythique du roman: parce que Bran les a surpris dans leurs ébats, Jaime le pousse dans le vide. Bran survit, perd l’usage de ses jambes, et est lancé sur la trajectoire qui le mènera à la Corneille à Trois Yeux, au-delà du Mur, et aux Autres, qui doivent bientôt, avec l’hiver, envahir Westeros de leur magie glacée.

D’un côté, un homme qui a déclenché une guerre pour un pouvoir dont il refuse la responsabilité, de l’autre une femme à l’étroit dans son rôle d’apparat et qu’aucun crime n’effraie quand il s’agit de protéger ou d’affermir sa position. Entre eux, une faille où s’engouffrent toutes les intrigues, dans les deux sens du terme. La structure dramatique du roman de G.R.R. Martin confronte un monde terriblement humain, celui de Westeros, écartelé de luttes incessantes et intestines, à un double extérieur qui le menace et, aussi, le dépasse: le monde au-delà du Mur, celui des Autres, celui des forces de l’imaginaire – extérieur absolu dont on cherche à se prémunir à tout prix; et le monde d’Essos, où les derniers Targaryen, héritiers légitimes du Trône de Fer condamnés à l’errance après le massacre de leur famille par la Rébellion, attendent l’heure du retour. Mais Essos n’est pas seulement l’Orient exotique de Westeros : il est le lieu de naissance des dragons. De chaque côté de Westeros, au Nord et à l’Est, la magie de glace et la magie de feu, longtemps oubliées, s’apprêtent à resurgir et bouleverser autant que relativiser les querelles des hommes. Ainsi l’univers de la fantasy est une membrane fragile soumise aux vibrations politiques en son cœur et aux vibrations magiques à ses frontières: les ondulations produites donnent vie au récit.

Au début de A Game of Thrones, Robert vient chercher Ned et fait appel à son sens du devoir pour qu’il préserve à sa place ce pouvoir dont il ne sait que faire. C’est le début d’un déracinement pour chaque membre de la Maison Stark, le début d’une odyssée où l’aspiration au retour sera sans cesse contrariée et où, pour pouvoir effectivement revenir, il faudra être reconnu, non pas dans ce qu’on était, mais dans ce qu’on est devenu.

Le déracinement est d’autant plus douloureux et problématique que les Stark sont, parmi les familles de Westeros, sans doute la plus ancrée dans son territoire géographique, au point que Catelyn Stark elle-même, née Tully, ne s’est jamais sentie complètement à sa place à Winterfell. Les Stark sont le dernier rempart contre les forces obscures du Nord, avec lesquelles ils entretiennent en même temps une relation ambivalente. Leur devise, Winter is coming, est-elle ainsi un avertissement, ou bien un appel? Contrairement à celles des autres maisons, elle ne dit rien, semble-t-il, des Stark eux-mêmes, mais tout des secrets du monde, elle invite les hommes à se souvenir de leurs propres fragilités, et peut être lue, en ce sens, comme un memento mori à la mode de Westeros. Leur emblème, le direwolf, est une créature merveilleuse qui appartient à l’au-delà du Mur. Ils n’ont jamais abandonné la religion ancienne des Premiers Hommes, qui prie des dieux innommés et dont le sanctuaire, ce weirwood mystérieux où les arbres ont un visage, est le cœur antique et vivant de Winterfell.

HBO

Tyrion

Tyrion est un Lannister, mais sa nature le rapproche étrangement des Stark. Tyrion est ainsi le seul Lannister dont on est invité, au début du roman, à adopter le point de vue, quand tous les autres chapitres sont consacrés aux Stark. Il fait partie d’une des familles les plus puissantes de Westeros mais il y est un astre en errance. De même le Nord des Stark garde une posture volontairement incertaine dans le Royaume des Sept Couronnes; si Ned, par amitié et fidélité pour Robert, a accepté d’indexer le Nord farouche au Trône de Fer, le pouvoir de Winterfell sera le premier à déclarer son indépendance après la mort de son seigneur, et par là à déclencher la guerre des Cinq Rois. Longtemps dans le récit, jusqu’au meurtre de son père Tywin sans doute, Tyrion sera déchiré entre sa loyauté pour une famille qui le rejette et dont il connaît toutes les failles et toutes les ignominies, et sa propre grandeur, en attente de réalisation. La dualité de Tyrion, au début de A Game of Thrones, se révèle aussi dans son attitude à l’égard de la magie, dont le lecteur a déjà compris qu’elle était en latence dans le monde du récit. Tyrion est un rationaliste nourri de livres, une réincarnation décalée des sagesses antiques de notre monde, un mélange inouï de stoïcisme, d’épicurisme et de cynisme. On le trouve ainsi, au premier chapitre du roman qui lui est consacré, dans la bibliothèque de Winterfell, opportunément occupé à lire un ouvrage ancien sur le changement des saisons. Un peu plus tard, lors de son voyage vers le Mur en compagnie de la Garde de Nuit, c’est autour d’un autre livre qu’on le verra discuter avec Jon Snow, cette fois à propos des dragons. Autrement dit, comme mû par une prescience mystérieuse, Tyrion s’intéresse aux deux bouleversements à venir dans l’ordre fragile de Westeros, ceux qui dessinent en arrière-plan la trame fondamentale de ce récit pléthorique aux circonvolutions complexes, ceux qui donnent leur titre à la série romanesque: l’hiver qui arrive, et les dragons encore à naître de Daenerys Targaryen. Tyrion prétend ne pas croire aux créatures féeriques qu’on dit vivre au-delà du Mur; il se moque de Jon Snow et de ses rêves de gloire merveilleuse dans la Garde de Nuit: « You all wind up on the Wall, watching for grumkins and snarks and all the other monsters your wet nurse warned you about. The good part is there are no grumkins or snarks, so it’s scarcely dangerous work. » (1). Mais au même moment, il confesse son amour nostalgique des dragons: « When I was your age, I used to dream of having a dragon of my own. » (2). Le récit peu avant nous a transportés dans une double dimension du passé : celle de la conquête de Westeros par Aegon Targaryen The Conqueror, ses deux sœurs et leurs dragons, et celle de Tyrion lui-même, rêvant à King’s Landing devant les crânes de ces créatures disparues. Tyrion est donc animé par deux fascinations qui font concurrence à son esprit rationnel : les dragons et leur puissance, attirante, certainement, pour celui qu’on surnomme le Nabot, et le Mur lui-même. C’est par elle qu’il est conduit, lui aussi et au même titre que les Stark encore, à se déraciner de sa famille: plutôt que rentrer à King’s Landing avec son frère et sa sœur, il veut, dit-il, monter en haut du Mur et « pisser depuis le sommet du monde ». Cette expédition vers le Nord fera dérailler définitivement une voie que sa naissance aurait dû lui conserver toute tracée, jusqu’à l’amener à la fin, après bien des retours et détours, vers Daenerys et ses dragons. Tyrion incarne la dualité inhérente au roman, la tension qui en fait vibrer la chair vivante, entre réalisme et merveilleux, entre la rationalité souvent mesquine des intrigues de pouvoir, du jeu des trônes, et la magie épique.

Qu’y a-t-il réellement au-delà du Mur? artwork Kaiyuan Lou

Jon

Sans doute le déracinement de Jon est-il un des plus déchirants, car il est le déracinement d’un déraciné. Jon le bâtard cherche sa place dans le monde. Il croit l’avoir trouvée dans la Garde de Nuit, groupe de déracinés s’il en est, où chacun doit renoncer à jamais à toute attache familiale et protéger Westeros depuis l’extrémité du monde connu. L’avenir dira si Jon a eu raison. Il est, pour l’heure, privé de destin: rien ne lui indique le chemin à suivre, contrairement à Ned qui suivra son devoir jusqu’à la mort, à Sansa qui suivra ses rêves de petite fille, à Robb qui héritera de Winterfell et de la couronne du Nord, ou Arya qui prendra une route à 180 degrés de celle qu’on veut lui assigner de force. Il devra se construire une destinée à partir de rien, avant de découvrir, peut-être, qui il est vraiment. Jon, encore pétri, comme Tyrion le lui fera remarquer, de rêves naïfs sur l’héroïsme qu’il suppose à la Garde de Nuit, découvrira bientôt la vérité de l’au-delà du Mur : vérité des wildlings, humains à protéger au même titre que ceux de Westeros qui les craignent, et vérité des Autres véritables, de l’altérité radicale des Marcheurs Blancs qui menacent l’existence même de toute humanité. C’est précisément parce que Jon n’est parasité par aucun privilège de naissance, parce que les seules attaches qui le relient au monde des hommes sont celles qu’il s’est données à lui-même, que son regard pourra s’ouvrir sur ces deux altérités, et déceler, en l’une la valeur irréductible, en l’autre le danger absolu.

Les adieux successifs de Jon à Winterfell soulignent combien il en est, toujours déjà, le déraciné. Adieu à Bran, d’abord, qui, plongé dans le coma, ne peut lui répondre. Et puis Bran ne ressemble déjà plus à son petit frère: « This was not the Bran he remembered. » (3). Ses mains, amaigries par le long sommeil qui l’enferme, semblent faire signe vers l’avenir, vers l’identité future du jeune garçon, destiné à devenir la Corneille à Trois Yeux: « Fingers like the bones of birds. » (4)

C’est ce moment de séparation que Catelyn Stark, impossible mère adoptive qui n’a jamais pardonné à Jon son existence, choisit pour lui renvoyer un rejet ultime, montrant jusqu’où une mère blessée peut être une mère cruelle: « It should have been you. » (5). C’est le seul moment où Catelyn prononce le nom de Jon et ne l’appelle pas simplement « bâtard », ce moment où elle souhaite sa mort pour que son « véritable » fils vive. Ces mots seront les derniers que la mère et le « bâtard » échangeront à jamais. C’est aussi un moment fondateur dans la destinée que Jon, sans le savoir, a commencé de bâtir pour lui-même: pour la première fois il affronte la peur que la haine de Catelyn insuffle en lui. La complexité des émotions dans cette scène d’adieu présage la complexité des situations morales que Jon devra plus tard affronter: la vie dans sa dureté et sa profondeur se révèle à lui en cet instant amer. Quand Robb demandera à Jon comment Catelyn s’est comportée avec lui, il répondra simplement: « She was… very kind. » (6) Jon prouve par ces quelques mots qu’il a dépassé les enjeux d’amour-propre pour tourner son regard vers autrui.

La scène d’adieu entre Jon et Arya est celle d’une reconnaissance mutuelle entre ces deux déracinés de la Maison Stark. Arya, pas plus que celui qu’elle accepte, peut-être, comme son seul véritable frère, n’est à sa place dans le monde qu’on lui propose. Et Jon l’encourage à défier l’autorité qui veut l’enfermer dans une norme impossible à vivre pour elle. En lui offrant l’épée qui deviendra Needle (Aiguille, appellation ironique destinée à évoquer les travaux de couture qu’Arya abhorre), il lui donne le moyen d’être elle-même et la place sur la ligne de temps qui la mènera dans les cités libres d’Essos et au temple du Dieu aux Nombreux Visages, ou Dieu de la Mort, afin de devenir Personne pour pouvoir être pleinement Arya. L’épée représente l’identité secrète d’Arya, que ni leur septa Mordane ni Sansa, la grande sœur normopathe, ne devront découvrir.

Les adieux de Jon et Arya, Game of Thrones, saison 1 épisode 2. HBO

Eddard

Lorsqu’on retrouve Eddard Stark, il a déjà quitté son lieu d’ancrage, Winterfell, et la plus grande partie de sa famille. Seules ses deux filles, Arya et Sansa, l’accompagnent. Le voilà pris dans les compromissions du pouvoir et condamné, alors qu’il n’est même pas encore officiellement en fonction, à subir les tensions entre ses principes moraux, qu’il voudrait inaliénables, et un roi à la fois inapte à remplir ses responsabilités et obsédé par ceux qui pourraient le renverser comme il a, quinze ans plus tôt, renversé Aerys Targaryen: vivre dans la crainte et l’incertitude est la malédiction de tous les usurpateurs. Deux épisodes révèlent cette déchirure, disent combien le déracinement sera inévitablement fatal à Ned Stark. Sa rigidité morale, aussi noble fût-elle, ne peut que se briser une fois hors du microcosme où elle a l’habitude de s’exercer, dans ce Nord dont il est le maître et qui, même s’il s’est rallié au royaume des Sept Couronnes, garde une indépendance identitaire et géographique puissante.

On a rencontré Ned Stark en fier exécutant de la justice royale, qui n’éprouve aucun plaisir à tuer mais voit de l’honneur à décapiter lui-même l’homme qu’il a condamné. À peine Robert Baratheon, et les Lannister à sa suite, revenu dans sa vie, Ned Stark est confronté à deux exécutions qui n’ont plus rien d’honorable. Il ne s’agit plus de penser ce qui est juste ou non, mais plutôt ce qui sert le pouvoir, ici de surcroît diffracté en plusieurs entités concurrentes, Robert l’Usurpateur d’un côté, les Lannister représentés par sa femme Cersei de l’autre. Ned Stark, homme de droit et d’honneur, n’a que faire au milieu de ces intrigues auxquelles il ne comprend rien parce qu’elles n’entrent ni dans sa vision du monde ni dans sa conception des relations humaines. Il est une Main inadaptée, que la féroce compétition qui se joue autour du Trône de Fer ne tardera pas à amputer.

Robert Baratheon, sous couvert de demander conseil à son vieil ami, lui annonce d’abord son projet d’assassiner Daenerys Targaryen, qui vient d’épouser à Essos un seigneur Dothraki. Robert y voit une menace contre sa prétention au trône, et n’envisage contre elle que le meurtre. Ned ne peut l’entendre, car Daenerys n’est coupable que de porter le nom des Targaryen: « Your Grace, the girl is scarcely more than a child. You are no Tywin Lannister, to slaughter innocents (…) the murder of children… it would be vile… unspeakable. » (7). Bien sûr, Robert a politiquement raison, la suite du roman le prouvera. Les raisons politiques n’entrent pas dans la logique morale d’Eddard Stark, elles n’y ont pas leur place. Pourtant, sa propre logique de l’honneur lui permet de voir des dangers véritables auxquels Robert reste quant à lui aveugle, et qui habitent sous son toit: les Lannister. Ned Stark, qui fut le témoin de l’attitude de Jaime au moment où le roi Targaryen fut renversé, sait que la famille Lannister ne connaît de loyauté qu’envers elle-même. Mais Robert, qui a besoin de leur alliance et de leur richesse pour se maintenir sur le trône, préfère s’illusionner sur leur fidélité, croire que son mariage avec Cersei suffira à tenir le lion en laisse, et ne verra pas le coup fatal venir.

Peu de temps après, une querelle d’enfants, qui cristallise à elle seule le caractère de tous les personnages en jeu, tourne au tragique. Ned Stark se voit contraint, par ce sens de l’honneur qui a déjà commencé de creuser sa tombe, d’exécuter Lady, le direwolf de sa fille Sansa. Ce faisant, il commet au moins deux erreurs, qui signalent combien sa rigidité morale le fragilise au fond: il tue en Lady une innocente, acte contraire à ses principes; et il cède à Cersei une victoire complète, qui souligne la lâcheté de Robert, incapable de s’opposer à elle, et qui, en poussant un Stark à tuer un direwolf, annonce symboliquement que la famille, depuis que ses membres se sont déracinés l’un après l’autre, est entrée dans un processus d’autodestruction.

Ned Stark (Sean Bean) sur le Trône de Fer : une image impossible. HBO

Catelyn

Catelyn Stark, depuis l’accident de son fils Bran, s’est retirée du monde. La matérialité, la trivialité du réel, n’a plus de prise sur elle. À Maester Luwin qui vient lui présenter les comptes du château après la visite royale, elle donne une réponse qui prouve que ses préoccupations sont très éloignées des questions d’intendance de Winterfell: « I know what the visit cost us. » (8). Catelyn, confrontée à l’idée de la mort de son enfant, est entrée dans une réalité parallèle où seule existe la chair souffrante et inerte de Bran: « I would gladly butcher every horse in Winterfell with my own hands if it would open Bran’s eyes » (9). Le deuil l’a dévorée. Quand Robb lui rappelle qu’elle a deux autres fils qui ont aussi besoin d’elle, Catelyn est incapable de se séparer physiquement de Bran pour réconforter son aîné, comme si la rupture de ce lien charnel allait entraîner inévitablement le pire. Quelques instants plus tard, quand la bibliothèque du château sera en feu, elle acceptera de voir brûler tout le savoir accumulé par les Stark au cours des siècles, et même la moitié de Winterfell, si la vie fragile de Bran peut être sauvée. Qu’est-ce que des livres et des pierres, même immémoriaux, peuvent peser face au corps innocent et meurtri de son enfant? Bientôt elle fera obstacle de son propre corps pour défendre Bran qu’un assassin est venu achever.

Catelyn est une figure de mère tragique, et son amour maternel provoquera finalement sa propre mort et la dissolution de sa famille. Sa décision de partir dans une véritable vendetta contre les commanditaires de l’assassinat de son fils laisse définitivement Winterfell exposé à toutes les brèches et scelle le déracinement fatal des Stark. Elle qui, il y a peu encore, se sentait incapable de seulement détacher sa main de celle de Bran, l’abandonne maintenant à tous les aléas d’un Nord qui n’a plus son seigneur pour le maintenir en équilibre et d’un royaume au bord de l’implosion. Catelyn, réveillée par l’attaque violente contre Bran, est revenue au monde, mais aveugle à toute autre réalité que le désir de vengeance qui l’anime.

Les Lannister ont attaqué les premiers, mais pour des raisons privées: Bran devait mourir car il avait surpris leur secret. Catelyn a deviné que Jaime était derrière l’accident de Bran, mais elle fait de son geste une lecture politique et engagera de ce fait, comme une prophétie auto réalisatrice, la lutte de pouvoir entre les Lannister et les Stark, qui sous-tend la trame du récit complexe de A song of Ice and Fire.

Sansa

Le roman, pour la première fois, épouse le point de vue de la sœur aînée des Stark. À bien des égards, la maturité est plutôt du côté d’Arya, la plus jeune. Les deux jeunes filles se définissent d’abord dans ce qui les oppose: Arya a soif de découvrir le monde tel qu’il est, quand Sansa veut à tout prix préserver le fantasme qu’elle s’en fait. Sansa est une Bovary médiévale et vit dans un conte de fées. Le réveil, qui l’attend, sera d’une cruauté terrible. Sansa incarne un imaginaire infécond car sclérosé dans des clichés qui le paralysent et l’aveuglent, par contraste avec l’imaginaire florissant et extralucide de la fantasy, miroir stimulant de notre humanité tendu par Martin.

Symboliquement, c’est dans sa relation à son direwolf que Sansa exprime le plus de liberté par rapport à la norme et se rapproche en cela de sa sœur, comme le lui fait remarquer septa Mordane: « You’re a good girl, Sansa, but I do vow, when it comes to that creature you’re as willful as your sister Arya. » (10). Les direwolves des enfants Stark représentent leur point d’ancrage dans leur déracinement, et Sansa perdra Lady très tôt pour se voir emportée, de ce moment, dans un flot ininterrompu de tragédies qui lui révéleront sans ménagement, à elle la petite fille qui voulait croire que la vie pouvait ressembler aux contes de son enfance, ce que la réalité recèle de plus sombre. Arya est elle aussi séparée, au même moment, de son propre direwolf Nymeria, mais Nymeria survit et cet arrachement physique ne saurait être aussi radical que celui de Sansa et Lady. Le parallèle entre les destinées des deux filles Stark et de leurs direwolves montre l’une réaliser son être véritable comme Nymeria revient à l’état sauvage, et l’autre arrachée dans le sang à ce qu’elle voulait ou croyait être, une « lady » de conte, pour devenir, après de terribles épreuves, enfin elle-même.

L’épisode à l’origine de ces déracinements dans le déracinement pour les filles Stark montre combien, quand on veut plier le réel à ses rêves, il se venge cruellement. Sansa est emmenée par son prince charmant, le sinistre Joffrey, dans une promenade idyllique. Arrivée sur les berges du Trident, lieu de l’ultime bataille de la grande Rébellion, ils y surprennent Arya et le garçon boucher Mycah qui s’entraînent au combat d’épée. Sansa est mortifiée de voir sa sœur en si basse compagnie, occupée à de si peu féminines activités. Joffrey y voit une occasion d’exercer l’arbitraire de son rang, et le voilà qui tourmente le jeune Mycah. Arya intervient puis Nymeria lorsque Joffrey, qui a un sens de l’honneur tout à lui, n’hésite pas à attaquer à l’épée une petite fille désarmée. Joffrey ressort de cet épisode à terre, blessé, complètement humilié. Sansa impuissante ne peut que crier: « No, no, stop it, stop it, both of you, you’re spoiling it. » (11). Ce « it » ainsi gâché par sa sœur et son prince est son rêve de perfection, son illusion de vivre un conte de fée dont elle serait l’héroïne. Mais les personnages secondaires sont venus bouleverser, défigurer et rendre méconnaissable, la linéarité cristalline du récit qu’elle se racontait. Ainsi le prince charmant révèle-t-il son vrai visage, au moment où, avec tendresse, Sansa veut le réconforter: le regard que Joffrey lui renvoie n’est que haine pure. Plus tard, lorsque les trois enfants se retrouveront devant les adultes et sommés de s’expliquer, Sansa prétendra ne se souvenir de rien, et protégera Joffrey, comme pour sauver, dans un dernier effort désespéré, son illusion. Cette erreur initiale devra être répétée, dans des circonstances plus tragiques encore, avant que Sansa comprenne à quel point la vie ne ressemble pas à l’image qu’elle s’en faisait.

Sansa Stark, une princesse de conte? artwork Isabel Westling

Daenerys

Le parcours de Daenerys est à l’inverse de celui des Stark, un enracinement. Et parce qu’il est précédé d’un arrachement à ce qui l’attachait à un passé fantasmé, cet enracinement est aussi une libération. Daenerys a été élevée, essentiellement par son frère Viserys, dans le culte du Trône de Fer et la haine de l’usurpateur. Viserys ne vit que pour reconquérir ce qui, à ses yeux, lui revient de droit. Daenerys se détachera de son frère et de ses illusions, comprendra qu’on ne peut recréer le passé intact, et apprendra à mériter de revenir dans le Royaume des Sept Couronnes, à devenir une prétendante légitime du Trône, par ses actes plus que par son nom.

Contrairement à Viserys, Daenerys parvient à s’adapter à son environnement, à y devenir elle-même, une khaleesi. Contrairement à Viserys, qui menace du réveil du dragon pour terroriser sa petite sœur, mais n’a rien de magique, Daenerys est portée la nuit par des rêves qui lui disent que le sang des dragons coule bien en elle. La métamorphose de Daenerys est d’abord physique et son corps s’endurcit à mesure que les œufs de dragons offerts par Illyrio se réchauffent. Viserys se complaît dans la plainte tel un enfant gâté quand Daenerys cherche, et trouve, la source de sa puissance. L’inversion définitive dans le rapport de force entre le frère et la sœur a lieu dans un épisode qui offre une réflexion fondamentale sur le pouvoir, question au cœur du roman: Viserys, fort du masque de faux dragon qu’il a imposé à sa sœur toute leur enfance, tente une fois encore de la soumettre; Daenerys, enfin en harmonie avec le monde qui la reçoit, ancrée sensuellement en lui, les pieds nus enfoncés dans la terre Dothraki, voit cette fois son frère pour ce qu’il est, un homme pitoyable. Le masque est tombé, le pouvoir qu’il exerçait sur elle s’est volatilisé, montrant qu’il n’est jamais au fond qu’une question de regard. Daenerys a achevé sa métamorphose, humilie son frère, lui refuse un cheval, ce qui en terre Dothraki revient à l’émasculer symboliquement. Parallèlement, elle devient active dans sa sexualité avec khal Drogo. Ainsi a-t-elle pris pleine possession de son corps.

Son voyage, ce retour aux infinis détours, vers Westeros peut commencer: elle ne revient plus, en suivant passivement les fantasmes de son frère, vers une identité qu’on lui avait imposée de l’extérieur et qu’elle ne pouvait s’approprier; elle revient à partir d’un point d’ancrage qu’elle s’est à elle-même donné et qui la définit selon ses propres termes. Le réveil du dragon, longtemps promis par Viserys et jamais advenu faute d’avoir réfléchi à ce qu’il signifiait vraiment, peut éclore en Daenerys.

Daenerys Targaryen (Emilia Clarke), un dragon en attente d’éclosion. HBO

La fantasy en images

Le roman de G.R.R. Martin est un immense puzzle à quatre dimensions, inscrit dans l’espace-temps. Chaque instant, chaque détail du dialogue, chaque rencontre peuvent être lus comme un futur en attente de réalisation, ou une allusion signifiante au passé, et sont autant de signes qui composent peu à peu un univers complet avec ses propres lois. En saisir toute l’ampleur d’un seul coup d’œil, d’une seule lecture, est impossible. Il reste que le travail de reconstruction patiente qui revient au lecteur est une source de grande satisfaction, et donne toute sa puissance évocatrice au monde créé par la fantasy. La série est contrainte de simplifier le puzzle, n’ayant par nature pas accès à la même amplitude narrative que le roman. Les deux showrunners de HBO, D.B. Weiss et David Benioff, réussissent néanmoins le pari d’une simplification qui ne défigure pas le tissu intime du récit. Ainsi le deuxième épisode de la première saison conserve-t-il l’essentiel des moments fondateurs, chacun une prémonition virtuelle sur la ligne de temps des personnages. Elle en ajoute aussi quelques uns, qui permettent de ressentir la complexité des émotions qui se jouent entre les personnages. Les adieux à Winterfell en particulier sont agrémentés de trois dialogues absents du roman. Deux d’entre eux, qui confrontent Cersei et Catelyn, puis Jaime et Jon, assignent visuellement le contraste entre les Lannister et les Stark: les premiers sont blonds et richement vêtus, les seconds sont bruns et leurs vêtements sobres disent la rudesse du Nord. La scène entre Cersei et Catelyn est particulièrement intéressante. Elle apprend l’existence d’un premier-né, aux cheveux bruns, de la reine, autrement dit le seul enfant légitime du couple royal, mort alors qu’il était encore bébé. L’émotion de Cersei semble à fleur de peau mais le spectateur ne peut s’empêcher de la recevoir avec beaucoup d’ambivalence. Cersei ment-elle? S’agit-il pour elle, puisqu’elle a appris de Tyrion, quelques instants plus tôt, que Bran allait survivre et qu’il pouvait donc dévoiler le secret de son accident, de s’assurer la compassion de Catelyn et de tisser entre elles le lien indéfectible des mères souffrantes? Cersei exprime-t-elle à l’inverse une émotion sincère, touchée malgré elle de la douleur de Catelyn? Hypothèse plus dérangeante encore : le spectateur, qui a vu Cersei condamner sans sourciller un jeune garçon à la mort pour protéger sa relation incestueuse avec Jaime, l’imagine aussi très bien commettre l’infanticide sur cet unique rejeton de Robert Baratheon pour s’assurer de la pureté du sang des Lannister. La scène inventée par Weiss et Benioff participe donc pleinement de la complexité des personnages dans le roman: Cersei émeut et inquiète en même temps.

Les passages mettant en scène Daenerys en revanche, comme dans le premier épisode, ne réussissent pas à saisir pleinement le parcours du personnage. Le rêve où, dans le roman, Daenerys éprouvait la puissance du dragon qui commence à éclore en elle, est dans la série traduit par un contre-champ, pendant qu’elle se fait violer par khal Drogo, sur les trois œufs, souligné, de manière intelligente, par un effet sonore qui fait entendre le cri des dragons à naître. Mais l’évolution du personnage ne saurait être comprise à l’aide de ce seul indice. En supprimant la scène, fondatrice, de l’humiliation/emasculation de Viserys, la série passe à côté de la véritable prise de pouvoir de Daenerys, sur elle-même d’abord, sur le monde ensuite, pour la réduire à un simple apprentissage sexuel dans le but de satisfaire son homme. Daenerys est destinée à devenir l’un des personnages féminins les plus puissants du récit, et on peut regretter que, dans un premier temps du moins, la série la cantonne au rôle d’excitation érotique pour le spectateur.

Les adieux entre Jon (Kit Harington) et son père (Sean Bean), absents du roman: une belle transposition visuelle du déracinement vécu par les personnages. Ned, bientôt, disparaîtra de l’écran, comme de la vie de ses enfants. HBO

À lire sur le début du roman, qui correspond au premier épisode de la série.

Illustration en une: Marc Simonetti

(1) « Vous finissez tous sur le Mur, à monter la garde contre les grumkins, les snarks et tous les autres monstres contre lesquels ta nourrice t’a mis en garde. Le bon côté c’est que les grumkins et les snarks n’existent pas, donc ce n’est pas un travail très dangereux. » G.R.R. Martin, A Game of Thrones, Tyrion II

(2) « Quand j’avais ton âge, j’avais l’habitude de rêver que j’avais un dragon à moi. » ibid.

(3) « Ce n’était pas le Bran dont il se souvenait. » AGOT Jon II

(4) « Des doigts comme des os d’oiseaux. » ibid.

(5) « Cela aurait dû être toi. » ibid.

(6) « Elle a été… très gentille. » ibid.

(7) « Votre Majesté, la fille est encore une enfant. Vous n’êtes pas Tywin Lannister, pour massacrer des innocents (…) le meurtre d’enfants… ce serait ignoble… indicible. » AGOT Eddard II

(8) « Je sais ce que la visite nous a coûté » AGOT Catelyn III

(9) « J’abattrais de mes mains chaque cheval de Winterfell avec plaisir si cela pouvait ouvrir les yeux de Bran. » ibid.

(10) « Tu es une bonne fille, Sansa, mais je jure que, quand il s’agit de cette créature, tu es aussi entêtée que ta sœur Arya. » AGOT Sansa I

(11) « Non, non, arrêtez, arrêtez, tous les deux, vous gâchez tout. » ibid.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s