La chute d’un homme. Mad men #1

Une série, c’est du temps. L’illusion d’observer les personnages évoluer en temps réel. On les retrouve, on croit les connaître. Parfois ils disparaissent et nous brisent le coeur; d’autres apparaissent, accueillis par un prudent scepticisme, surtout s’ils viennent remplacer l’aimé abandonné. Jusqu’à ce qu’on les accepte, force de l’habitude et de la profondeur qu’ils acquièrent inévitablement. Une série, c’est la familiarité de l’intime recomposé sous le regard, intouchable et pourtant si proche. Et puis il y a ces instants qui épaississent soudain le temps. Ils peuvent être fugaces, un visage qui se décompose, un bouleversement que l’on sentait venir et qui éclate dans toute sa vérité. De ces instants naît un ordre nouveau et nécessaire. On sent confusément qu’il n’aurait pas pu en être autrement et pourtant on est surpris par la brisure dans la familiarité. Le personnage y révèle son abîme, et il se rapproche au plus près, pour être reconnu dans son mystère même. La suite ne pourra que déployer cette énigme. L’expérience sérielle trouve sa beauté dans cet entremêlement subtil du temps de l’habitude et des fulgurances. 

*

Le générique de Mad men dit déjà tout et pourtant invite à découvrir, épisode après épisode, l’éternelle chute de l’homme. Le spectateur entre dans la tête de celui, l’homme de Madison avenue, qui prétend entrer dans la sienne et créer ses désirs. C’est un premier vertige. On assiste au lent écroulement de cette illusion, qui pourrait être la série elle-même, et puis elle nous saisit de nouveau, juste avant l’écrasement fatal où plus rien n’existe. Était-ce un rêve, un cauchemar, un fantasme, un désir secret? tout cela à la fois sans doute.

Quel serait ce désir, et quel serait ce cauchemar? L’homme d’abord voit s’évanouir les murs de son bureau. C’est une première identité qui disparaît. Don Draper est un homme sans identité, parce qu’il refuse toute identité, et pourtant il ne cesse de s’en construire une, comme l’homme qui chute éternellement sans s’écraser jamais. Il désire qu’on le connaisse pour lui-même, et est habité par la peur qu’on découvre ses secrets. Alors il invente pour d’autres des désirs et une identité factices, en donnant aux objets qu’il est chargé de vendre une épaisseur existentielle qu’ils ne possèdent pas. C’est un illusionniste en plein vertige. Il aspire sans cesse à une vérité qu’il refuse, pour se réfugier immanquablement, quand elle se rapproche trop près de lui, quand l’autre réussit à le toucher, quand l’autre menace de le voir vraiment, dans la tromperie, le mensonge, ou cette phrase destinée à tuer toute repartie, « It’s business ».

Don Draper est le directeur créatif d’une agence de publicité avec laquelle il refuse de signer tout contrat. Aussi son identité professionnelle est-elle précaire. Les murs s’écroulent. Cette identité ne repose que sur le nom qu’il s’est fait, et ce nom il l’a emprunté à un soldat mort. Don Draper n’existe pas. C’est la chute.

Don Draper, on le dit souvent dans la série, est un génie. Mais son talent ne crée aucune oeuvre. Il ne sait créer que de l’illusion et de l’évanescence. Les images publicitaires qui l’accompagnent dans sa chute et qui incarnent deux pôles importants de sa vie, l’alcool et les femmes, ne le retiendront pas, elles n’ont pas d’existence véritable, elles n’ont de valeur que par le désir qu’elles provoquent vers les objets qu’elles désignent. Elles ne disent rien. Elles sont des slogans éblouissants destinés à arrêter la pensée, à l’occuper plutôt, à l’assiéger. Leur rôle est d’attirer le regard, et ternir la réalité autour d’elles, l’affadir jusqu’au dégoût, jusqu’à la fuite dans cette consommation effrénée que les années soixante ont consacrée. Les mad men sont les maîtres d’oeuvre de cette désincarnation du réel, et Don Draper, l’homme qui n’existe pas, est leur gourou.

Entre les deux temps du générique, il y a cet instant, à peine perceptible, d’écran noir. Avec ce symbole, le moment qui précède tout juste la chute est aussi celui qui marque l’entrée dans la série. Il faut alors accepter de tomber pour accéder à l’expérience de fiction; pour se donner une chance de le comprendre, il faut partager le vertige du personnage, avec lequel le regard se confond très brièvement, avant qu’il ne se redessine, forme comme émergée du néant, de la limbe où se rejoignent ces deux dimensions du réel normalement disjointes, celle du spectateur et celle de Don Draper.

Cet homme sans visage, à la fois chacun d’entre nous et personne, est prisonnier du rêve artificiel qu’il a créé. Quand les affiches stylisées s’écroulent des murs de son bureau, c’est tout son monde qui devient une immense publicité graphique. Il se reflète en lui, il semble même agir sur lui, comme en témoignent les vaguelettes dans le verre de whisky au moment où il le traverse dans sa chute. Et pourtant, rien dans ce monde d’inexistence n’est capable de le retenir.

Mad men, capture d’écran du générique.

À la fin, publicités et images peut-être plus personnelles, en tout cas familiales – un couple, des enfants – se confondent dans le même graphisme léché et mensonger. La vie elle-même, dans sa rugosité, semble avoir disparu. Autre illusion, et elle ne cessera, cette vie rude et essentiellement violente, de se rappeler au souvenir des personnages, dans leur intimité comme à l’échelle de la nation. On retrouvera cette étonnante absorption, de la vie par la publicité, ou de la publicité par la vie, dans une des séquences les plus bouleversantes de la série, la désormais fameuse « scène du carrousel »

Don Draper, l’homme qui n’existe pas, répond rigoureusement à tous les attendus de son statut social, il possède tous les attributs visibles de la réussite dans ces glorieuses années soixante: une belle femme qui s’efforce de jouer au mieux son rôle de mère au foyer, deux enfants sages, une maison dans la banlieue de New York. Il a construit tout cela, dont il peut projeter l’image autour de lui, comme il construit de belles histoires autour des objets qu’on lui demande de rendre irrésistibles. Et la faille de l’homme qui chute réside dans cette ambivalence: sa vie est faite d’un entremêlement devenu inextricable entre vérité et illusion.

Comme c’est la loi dans le rêve, celui qui chute ne s’écrase finalement pas. Le voilà bien calé dans un fauteuil, serein, la cigarette à la main, de dos et le visage face à une absence – ou une folie, si l’on en croit le jeu de mots du titre de la série qui s’affiche alors. Il semble régner sur le monde, mais, on le sait désormais, ce monde n’a pas plus d’existence que lui. Au spectateur, à présent, de résoudre l’énigme de Don Draper.

Détail à méditer: le titre de la chanson qui accompagne le générique, A Beautiful Mine, de RJD2.

Illustration de couverture: capture d’écran du générique de Mad men.

2 commentaires sur “La chute d’un homme. Mad men #1

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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