Le Chant des naufragés

Pour Alia

Le jour se lève.

La lumière n’a pas encore atteint la page de l’Odyssée, ouvert sur sa table devant la fenêtre. Elle attend.

Elle regarde un moment vers l’Ouest endormi, puis vers l’Est, qui lutte déjà contre la nuit.

Tout est très calme. Son esprit seul s’agite contre des rêves déjà oubliés.

Ἦμος δ᾽ ἠριγένεια φάνη ῥοδοδάκτυλος Ἠώς (1)

Chaque chant, se dit-elle, s’ouvre avec l’Aurore qui offre la lumière au monde des hommes et des dieux. Ce n’est pas vrai, elle se souvient mal, mais c’est ce qu’elle veut croire. Elle veut croire à la renaissance infinie de cet espoir visible, l’espoir du retour, l’espoir de l’amour des siens qui n’ont pas oublié, qui ont attendu.

L’espoir que les erreurs, que les errances s’effacent. Le jour nouveau autoriserait à devenir autre, ou revenir à soi comme à une terre natale inchangée. Elle sait aussi que le retour véritable est une illusion, mais elle veut croire. Elle attend. Ainsi se prépare à l’Est la renaissance d’une déception chaque jour renouvelée. Elle regarde là-bas pour saisir le moment où le ciel s’enrosit, se teint de cette couleur unique qui a le goût d’une promesse. Elle attend la caresse de la lumière sur la page et la révélation de sa beauté réparatrice.

Alors elle travaillera avec elle à comprendre le texte, si ancien, si neuf et si pur dans son étreinte étroite de la condition humaine.

Elle sent la douleur du fils parti à la recherche d’un père qu’il n’a jamais connu, absent englouti dans une dimension inexplorée du monde, et dont aucun de ces fiers héros, qui l’ont emporté dans une guerre qu’il ne voulait pas, n’est capable de lui dire ce qu’il est devenu, pourquoi lui seul ne revient pas.

Elle pleure avec ces guerriers tourmentés par les crimes qu’ils ont commis.

Et elle pleure avec Ulysse retenu, paralysé sans doute par une crainte du retour qu’il ne s’avoue pas. Qui le reconnaîtra là-bas? Son désir d’Ithaque, se dit-elle, est un écartèlement insoluble entre ce qu’il espère retrouver et la conscience de l’homme qu’il n’est plus. Il n’est pour lui-même qu’une ombre errante. Il n’est pour les siens qu’un souvenir. Peut-on aimer un souvenir? Elle ne sait pas.

Chaque chant, se dit-elle, s’ouvre avec l’Aurore qui éclaire les douleurs et les espoirs des hommes. Et l’aède protecteur nous rassure en nous rappelant ce retour immuable du jour venu effacer la ténèbre des cauchemars.

*

L’homme pressé, ce matin, a envie d’hésiter. Il observe. Chaque éclat du monde semble le retenir, ensorcelle ses yeux et l’enracine au cœur d’une vie qu’il a depuis longtemps oubliée. Le voilà figé dans son énigme, qui laisse le jour se lever tandis que lui-même s’inscrit dans une lenteur inconnue. Il n’attend pas; il écoute. Quelque chose parle, en lui et hors de lui. Deux voix dont les harmonies, si proches, si lointaines, cherchent leur accord. Il frissonne quand il croit entendre de leur entremêlement l’appel d’un monde mourant. Il erre flottant dans une dimension du réel dont il n’a jamais soupçonné qu’elle pût exister avec autant d’épaisseur, de plénitude, de volupté. Il pense à sa fille dans l’ISS, prisonnière elle aussi d’une chute infiniment inachevée vers la Terre. Il se dit qu’elle a toujours mieux écouté que lui.

Il se dit qu’elle est partie si loin pour ne jamais revenir. Elle sera devenue une femme de l’espace, comment pourrait-il la reconnaître? Elle a toujours cherché à faire reculer les frontières qu’il s’acharnait à lui opposer. Il est seul aujourd’hui.

Il est tard, déjà. Il ne sait pas pourquoi il a toujours couru, éternel souvenir, ombre errante pour ceux qui cherchaient à le regarder. Il pense aux visages oubliés, à tous ceux qu’il a croisés sans jamais les inscrire dans le temps de sa mémoire, incapable de laisser son corps recevoir leur présence. Il est tard, mais il écoute. Et son être vide s’emplit peu à peu de l’autre, du monde qui lui raconte ce qu’il a laissé passer.

Il pense que sa fille ne reviendra plus, mais il entend enfin ce que sa vie a voulu lui dire. Il hésite, immobile, au milieu de sa maison, grande, aux murs épais, aux plafonds hauts, où tout est à sa place et lui oppose un silence opiniâtre. Les objets qu’il a amassés au cours des ans ne lui rappellent rien. Rien ne lui appartient. Il n’appartient pas à ce lieu, qu’il a cru bâtir par le travail de toute une vie. Il y a mis une fierté qu’il ne comprenait pas; puis sa fille est partie, et ne reviendra pas. Il se dit qu’il peut quitter cette maison sans rien regretter, et cette pensée le rend triste.

Il hésite, immobile, au bord de l’effondrement. Le vide en lui s’emplit de douleur.

Le temps est venu du rituel de la νεκυία (2), pour appeler à lui toutes les souffrances et toutes les joies qu’il a abandonnées sans les vivre.

Il y a, qui s’étend loin derrière la maison, un bois vaste et compact. Quand on y entre, le matin surtout, la lumière le réalise dans toutes ses dimensions et y diffuse une voûte éclatante, prisme de vert, de bleu et de blanc. Il a toujours rêvé de se trouver sous ce ciel en effeuillement d’étoiles aux nervures vivantes. C’est là qu’il ira accomplir ce qu’il a manqué.

*

Elle regarde l’écran avec obstination. Elle perçoit une anomalie qu’elle n’identifie pas. Elle cherche. La courbe lui est familière: elle est la traduction, simplifiée pour correspondre à la faiblesse de son cerveau, d’une musique qui dépassera à jamais son entendement. L’Univers y chante sa langue démesurée. Elle ne sait, elle ne peut en déchiffrer que quelques mots épars qui, quelquefois, s’éclairent d’un sens infinitésimal. C’est un morceau de puzzle errant au fond de l’abîme que la flamme fragile de son regard rencontre par hasard. Mais le texte et sa grammaire intime lui échappent.

Elle rêve parfois qu’elle entend dans sa totalité signifiante cette musique éblouissante. Au réveil, toujours, son esprit, écrasé d’immensité, a oublié. La lumière du rêve s’est diffractée dans l’infini et elle reste penchée sur un gouffre de ténèbres. Elle cherche. Elle tente de la recomposer, perdue dans une douloureuse dysharmonie. Elle s’irrite de l’obscurité où la font buter les limites de son être.

Ce mur lui est familier et ce qu’elle entend aujourd’hui ne vient pas de lui. Pourtant, cela fait langue. Au cœur de la vague de grésillement chaotique surgit un appel qui restera noyé si elle ne sait pas le saisir. Le bruit de l’Univers a cédé un instant la place à quelques notes qui sont en lui sans lui appartenir pleinement. Elles sont, émergées de son chant, un solo pirate qui tente de se faire entendre. Elle comprend que la courbe marque une respiration. Elle écoute et cherche l’origine de ce souffle étranger et si proche, qui lui raconte une errance jumelle de la sienne.

*

Une agitation inédite s’est emparée du centre de commandement. Tous courent en tous sens. Le chaos n’est qu’apparent. Chacun sait exactement ce qu’il fait. Les visages sont fermés par la concentration, mais on surprend parfois un regard inquiet, vaguement interrogateur. L’étincelle disparaît rapidement. Le sens global de l’action échappe volontairement et ne doit pas être questionné. La précision seule compte. Le général, de sa position surplombante, observe avec fierté les mouvements de sa ruche si bien formée, si efficace. Il y voit la réussite d’un esprit supérieur inaccessible qui les dépasse tous, lui, ses hommes, et tous ceux qui ne comprendront jamais l’absolue nécessité de leur action. Esprit du geste parfaitement achevé. Rituel chorégraphique où chacun sait exécuter avec exactitude ce qui lui revient. Le corps tout entier de ses hommes est occupé à réaliser le dessein de l’Esprit. Ils n’ont plus besoin de se parler. Chacun sait n’être qu’un fragment du tout auquel il est indispensable tout en n’étant rien par lui-même. Chaque individu s’est dissout pour former, dans la dissipation de son identité, l’orchestre de mort qu’ils composent à eux tous. Le général est satisfait. Ils seront bientôt prêts. Il pourra, alors, diriger l’exécution dernière. Leur marche inéluctable ne connaîtra aucun défaut. Aucun de ses hommes ne trébuchera, pas même au dernier moment. Et dans leur obéissance achevée ils inventeront le sens de leur existence. Leur dernier instant sera immense et éclatant. Et tout sera révélé.

*

Elle avance avec la lumière, qui bientôt quittera la page. C’est un lent déchiffrement silencieux. Elle pressent que le temps lui manquera avant que le texte ne puisse être découvert en tous ses replis. Son récit suit les mouvements d’Ulysse, avance, recule, s’interrompt dans les larmes. Les retours échoués s’entremêlent, finissent par se confondre. Elle est avec lui au milieu d’une mer intraitable qui s’acharne à la détourner de son désir. Elle l’attend. Elle l’écoute.

En lui se précipitent tous les malheurs de l’homme, et elle le regarde nu sur le rivage, craché par la mer sur une terre inconnue. Combien de fois encore pourra-t-il supporter le rejet du monde? Existe-t-il encore un autre pour lui tendre la main et l’accueillir?

Elle est seule à présent avec le livre.

D’Ulysse, les dieux ne se sont jamais vraiment détournés. Toujours, ils ont reconnu son exception. Pour eux sans doute incarne-t-il l’irréductible dualité d’une humanité faillible qui mérite autant de souffrir que d’être sauvée. Aussi lui accordent-ils finalement le retour, lavé par la mer de ses crimes et de ses errances. Pourtant, la reconnaissance des siens s’achèvent dans le sang du massacre sacrilège. Comme si le héros devait réaliser une dernière fois sa propre sauvagerie avant de trouver la paix.

Elle n’aura pas le temps de questionner la pourpre qui souille la fin du chant.

Le monde d’Ulysse se clôt avec le livre, dans un aveuglement crépusculaire; elle ne saura pas ce que deviendront les deux amants, si longtemps séparés, après leur première étreinte retrouvée; elle ne saura pas quel homme sera finalement Télémaque, ni si son père pourra se réconcilier avec son passé. Que peut-il dire à son fils de ce qu’il a vécu? Doit-il lui transmettre le récit du malheur humain?

L’aède consolateur montrera les hommes déposer les armes avant d’éteindre définitivement sa voix. Mais, avant qu’elle n’arrive au dernier vers, la lumière aura depuis longtemps abandonné son monde.

Elle ne sait pas que, hors du livre, les dieux ont finalement renoncé à sauver l’engeance fratricide, qu’une machine de mort bien plus redoutable que le destin est déjà en marche pour eux tous. Les fileuses ont laissé leur ouvrage en suspens et n’y reviendront plus. Chaque ligne de vie devra trouver par elle-même sa conclusion.

Elle s’apprête à refermer le livre au moment où le téléphone sonne.

*

Il regarde le bois de loin, incapable encore de s’en approcher. Il a préparé du café pour reculer le moment de prendre une décision. Il est assis dans le jardin, fleuri, bien soigné, devant la maison, et il regarde le bois, sa tasse entre les mains. Elle le réchauffe. Il fait froid ce matin, malgré le soleil. Il entend le vent se glisser entre les arbres, là-bas. Ils se parlent leur langue mystérieuse. Il écoute. Bientôt, il ira les rejoindre, pour mieux entendre. À présent, il regarde et il écoute; il cherche à s’envelopper de leur présence. Ses sens semblent ressusciter un à un du néant où il les a condamnés. Immobile, pour la première fois il vit.

Le vent porte jusqu’à lui l’odeur humide et épaisse du bois. Bientôt il ira au milieu des arbres, pour mieux sentir. Et il regardera le ciel à travers leurs feuilles qui feront osciller doucement la lumière. Il rêve qu’en tendant la main il pourra la toucher. Il rêve de la caresse du monde sur son corps nu abandonné. Il sourit. Sourire d’enfant qui comprend tout ce qui lui reste à explorer.

Il repose sa tasse puis lève la tête, le regard soudain figé vers un point du ciel. Aujourd’hui il n’a pas oublié le rendez-vous quotidien que lui a donné sa fille. Il l’imagine suspendue dans l’apesanteur de la station – lui aussi aimerait pouvoir voler – qui regarde la Terre en pensant à lui. Elle n’a pas oublié. Elle a regardé chaque jour, et toutes les fois où il a eu plus urgent, plus important à faire que s’occuper de ces sentimentalités puériles.

Ses yeux pleurent un peu à cause de l’intensité de la lumière. Il croit voir une étoile en plein jour, qui scintille faiblement, un regard qui, au moment de mourir, offre son dernier éclat. Elle est là-haut, séparée de lui par une distance inhumaine, réfugiée dans cette étoile aberrante et fragile, si fragile.

Il quittera bientôt sa maison et tout ce qu’il connaît. Il emportera avec lui, comme seule trace de la vie qu’il laisse, un dessin que sa fille lui a offert lorsqu’elle était enfant. Elle avait cinq ans et rêvait déjà d’espace, petit être cosmonaute perdu dans un infini que son jeune esprit désirait sans en mesurer la terreur. Voulait-elle fuir alors, ou simplement vivre? Il n’a jamais pris le temps de lui poser la question.

*

Elle pense à son père. Il voulait voir les étoiles, mais il était à genoux. Ses jambes malades trahissaient son corps et l’attiraient vers le sol. Il levait les yeux vers le ciel, trébuchait et tombait. Alors elle a regardé pour lui.

Aujourd’hui elle voit l’inconcevable. Elle voit que les étoiles peuvent parler. Elle voit qu’elle n’est pas seule. Est-ce ce que son père désirait? Toute sa vie elle a cherché à entendre le langage de l’Univers, et il lui a échappé. Aujourd’hui, pour la première fois il parle et elle ne sait que répondre. Elle a travaillé toute la nuit à déchiffrer le code étranger; elle a compris que les autres, comme nous, ont voulu faire connaître leur existence. Ils ont révélé, comme nous, où ils se trouvaient. Ils ont traduit, comme nous, les preuves de leur intelligence du monde. Elle a reçu leur parole, mais sont-ils toujours, ceux qui l’ont donnée, aveugles, à l’obscurité? elle n’a aucun moyen de le savoir.

Elle rêve de cathédrales dans l’espace, en orbite autour de la planète sœur, à tout ce que les hommes, occupés à s’entretuer, n’ont pas su bâtir. Elle rêve de l’espèce lointaine dont la langue a chanté pour elle. En regardant la courbe désormais, elle croit voir palpiter toute une vie étrangère, vibrante, désirante – pleine d’espoirs déçus sans cesse ressuscités, comme la sienne. Elle voit une beauté infinie dans cette parole donnée au hasard, sans méfiance, à quiconque saura l’accueillir. Elle voudrait que l’espèce étrangère soit tout entière dans ce geste.

Bouleversée par l’offrande, elle ne sait que répondre.

Elle s’arrache enfin à la contemplation de la courbe et saisit son téléphone.

*

Le général sent une excitation vivifiante monter depuis le cœur de la ruche. Le temps est venu – bientôt – de donner l’ordre ultime, et ses soldats le sentent aussi. Le temps est venu, enfin, de briser le monde. Voilà longtemps que tout espoir de le rendre meilleur a péri. Il aura passé sa vie à essayer de réparer l’irréparable, et il est fatigué à présent.

Il pense à son frère dans l’ISS, qui sera sauvé et qui le mérite bien plus que lui. Il est incapable de considérer ce qui sera après la dernière exécution. Il est incapable de considérer la solitude désespérée, la lente agonie à laquelle il condamne ce frère chéri. Il veut croire, plutôt, que ce qui sera après saura apprendre de leurs erreurs. Il a soigneusement rassemblé dans un coffre, caché au fond du bunker, les vestiges qu’il a jugé bon de transmettre aux suivants, quels qu’ils soient. Il n’a jamais douté que d’autres viendraient après eux, après l’anéantissement. Il s’est même persuadé que son acte était indispensable à leur venue. En eux, ces étrangers, ces inconnus, il voit sa rédemption.

Le général se prépare. Il respire, profondément, lentement, pour la dernière fois. Il va lever la main; un geste si simple, si plein de conséquences irrémédiables. Un geste inconsolable. Il a fermé les yeux. Sans les voir, il éprouve sur sa peau le regard des centaines de soldats qui l’attendent. De toutes ces femmes, de tous ces hommes, c’est un regard unique qui monte jusqu’à son visage. Ils ont déposé leur vie entre ses mains. Ils se sont abandonnés, volontaires, à son commandement, et ils attendent qu’il l’exécute. Il a accepté cette responsabilité, mais elle lui pèse en cet instant. Tous, ils sont prêts pour leur étreinte mortelle.

Le général ouvre les yeux.

*

Assise à l’arrière de la voiture, elle serre entre ses mains son Odyssée, comme si elle craignait qu’on le lui arrache, qu’une force mystérieuse anéantisse le texte qui l’accompagne depuis des mois, dans lequel elle a cru, par moment, que sa vie se dévoilait, nue et belle, tragique et lumineuse.

Le coup de téléphone qu’elle a reçu l’a bouleversée, et la réalité qui enveloppe son corps est soudain en déséquilibre. Elle n’a presque pas reconnu la voix de C., altérée d’émotion contenue. Il y avait dans cette voix aimée, pour elle si intime, des accents qu’elle n’a jamais entendus. Elle a été surprise de découvrir cet étrange inconnu logé au cœur d’une familiarité si douce, et elle n’a, d’abord, pas réussi à entendre ce que C. lui disait.

Quand elle a compris, il lui a semblé sentir trembler l’axe du monde. Elle a alors simplement posé ses lèvres sur le combiné, comme pour toucher à distance celles de C., là-bas. Qu’aurait-elle pu répondre? C., pourtant, attendait. Elle avait besoin d’elle, de sa présence. Et elle est partie, n’emportant que l’Odyssée, parce qu’elle ne peut pas se séparer du livre, pas plus qu’ elle ne peut se séparer de C.

Voilà déjà plusieurs heures qu’elle est en route, mais sa pensée est comme paralysée, arrêtée sur l’instant où C. lui a révélé sa découverte, où sa voix, si loin, si proche, a déposé en elle, dans un murmure, le secret de l’Univers.

Son retour est engagé à présent, vers la femme qu’elle aime, pour qu’elles vivent ensemble ce qui doit venir après. Elle espère simplement que sa route ne sera pas entravée d’autant d’obstacles que celle d’Ulysse. Elle sourit, et croise un instant le regard du chauffeur dans le rétroviseur. Elle le prie en silence de la mener jusqu’au bout du chemin. Sa main caresse doucement le livre posé sur ses genoux.

La nuit est tombée quand elle arrive, et la lune éclaire l’observatoire de sa lumière spectrale.

*

Il s’est préparé pour son départ vers le bois. Il faut du temps pour ne rien emporter. Il a lavé soigneusement sa tasse. Il a plié le dessin de sa fille et l’a glissé dans la poche intérieure de sa veste. Puis il est parti. Il n’a pas fermé la porte de la maison. Il s’est dit en s’éloignant que, si sa fille revenait, elle serait heureuse de la trouver ouverte.

Il avance vers le bois sans se retourner. Le soleil déjà entame son déclin. Il espère arriver avant la mort de la lumière, pour la regarder, juste quelques instants, s’étreindre avec les arbres. Allongé par son ombre, il est devenu l’homme qui marche, en contre-jour. Bientôt elle se confondra avec celle des arbres, et ils marcheront, eux aussi. Ils frémiront avec lui sous la caresse du soleil mourant. Pour la première et la dernière fois, il sera heureux.

Il lui manquera seulement de pouvoir regarder un visage, avant la fin. Ses yeux fermés sur la nuit imploreront. Perdu entouré d’arbres, il se demandera alors: Est-il seul à se souvenir? Son corps se sera affiné jusqu’à se confondre avec son ombre immense et démultipliée.

À la fin, il est étendu, les bras enracinés à même la terre, bercé par un monde condamné qui l’accueille juste au moment de disparaître, ouvert sur l’immensité stellaire. Tout s’est tu et il sent sa vie se prolonger dans ce silence, qui laisse entendre une vibration où la Terre chante son propre naufrage.

*

À son tour elle regarde la courbe qui contient la parole de l’autre. C. l’a déchiffrée mais elle n’a rien perdu de son mystère; elle passe sur elle ses doigts pour en caresser les contours. Elle a ouvert à côté l’Odyssée et elle contemple ces deux langues qui ne se connaissent pas, qui jamais encore n’ont échangé, qui se sont cherchées pourtant, qui ont fini par se rencontrer contre l’immensité d’un Univers indifférent. C. lui a expliqué ce que l’espèce étrangère a dit, elle a senti elle aussi l’intrication intime qui relie, à travers l’espace et le temps, leurs deux existences, les rend simultanées, défie l’abîme qui les sépare.

Les deux femmes répondront. Elles ne le savent pas, mais elles sont les seules à pouvoir le faire avant qu’il ne soit trop tard. Leur monde a déjà commencé sa danse de mort, et ne sera bientôt qu’une crevasse inféconde au cœur des ténèbres, vaincu par sa propre angoisse. Aucun retour ne sera plus jamais possible. Leur errance, aussi, prendra fin. Elles auront d’abord confié au vide interstellaire l’une des dernières traces de ce que fut l’humanité.

Elles ne peuvent savoir à quoi ils ressemblent; elles peuvent seulement imaginer un corps, un visage, pour incarner en songe ceux auxquels elles vont donner à leur tour leur parole au nom des leurs. Peut-on étendre un geste d’amour vers un être qu’on ne peut se représenter? Elles doivent essayer. Elles trouvent dans leur don même quelque chose qui les attire vers eux, qui les appelle à dire qu’elles ont entendu, à dire ce qu’elles sont. Elles désirent ce contact comme la promesse d’une rédemption qui invaliderait la vanité de leur existence.

Le jour, pour elles, ne se lèvera plus. Avant de mourir, elles auront commencé de tisser un lien destiné à traverser l’espace pour atteindre, peut-être, ceux qui ont tourné vers elles leur visage inconnu, qui ont regardé l’obscurité qui les entourait et ont souri en songeant que d’autres comme eux regardaient, leur ont parlé enfin malgré l’irréductibilité du temps qui les sépare.

Elles attendent que la musique de leurs corps étreints recouvre les dysharmonies du monde.

*

αὐτὰρ ἐγὼ γ᾽ ἔθελον φρεσὶ μερμηρίξας

μητρὸς ἐμῆς ψυχὴν ἐλέειν κατατεθνηυίης.

τρίς μὲν ἐφωρμήθην, ἐλέειν τέ με θυμὸς ἀνώγει,

τρὶς δέ μοι ἐκ χειρῶν σκιῇ εἴκελον ἢ καὶ ὀνείρῳ

ἔπτατ᾽ ֯ ἐμοὶ δ᾽ ἄχος ὀξὺ γενέσκετο κηρόθι μᾶλλον (3)

(1) Quand apparut Aurore, fille du matin aux doigts rosés

(2) nekuia: sacrifice pour l’évocation des morts (pratiqué par Ulysse dans le chant 11 de l’Odyssée)

(3) Odyssée, chant 11, vers 204-208 (« mais moi, plein d’incertitude, je voulais embrasser l’âme de ma mère morte. Trois fois je m’élançai, et mon cœur me pousse à étreindre, trois fois, semblable à une ombre ou à un rêve, elle s’envola de mes mains; une douleur aiguë se creusait, sans cesse plus profondément, dans mon cœur. »)

Illustrations: fond diffus cosmologique, images du satellite Planck.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s