Réalités altérées

À une époque où, en bien des lieux du monde, un discours qui se prétend politique tente de construire de toutes pièces une réalité alternative, une réalité qui contredit sciemment celle que d’autres, qui regardent sincèrement, voient, le rôle de la fiction est plus que jamais indispensable. En organisant notre imaginaire, la fiction est au fondement du pacte complexe que nous entretenons avec le réel. Parce qu’elle n’est ni vraie ni fausse, elle nous permet de questionner notre rapport au mensonge. Notre appréhension du réel est essentiellement représentation, réflexive et symbolique, et la fiction, au même titre, est d’abord un langage sur le monde, dont notre conscience ne peut faire l’économie. Elle nous permet d’interroger cet interstice subtil entre soi et l’autre dans sa radicalité absolue. Elle est une manière d’intégrer l’autre au soi. À travers la fiction, je deviens autre pour penser l’autre, et pour me penser moi-même. Le sujet entré en fiction les met face à face, ce je et cet autre, et plonge dans ce vertige de miroirs, qui le multiplie, qui étend son regard, qui élargit les possibles. La fiction est le lieu des êtres hybrides, des chimères, des métamorphoses mouvantes où la vie se renouvelle de trouver des combinaisons inattendues. Le regard s’y confronte à la dissonance et s’y éduque à ce qui n’est pas lui, qui le dérange.

À l’inverse, lorsque le sujet impose au monde l’antinomie de sa réalité alternative, il nie la possibilité même du miroir, il interdit le regard, le croisement, l’échange, l’hybridation. Acte de violation. Le sujet tente de faire correspondre le réel à ce qu’il en désire, et de s’étendre par la violence à tout ce qui est, qui n’est pas lui. Il prétend devenir le monde. C’est le face à face sans altérité de Narcisse. C’est le dialogue impossible avec la nymphe Echo. Je me condamne à m’entendre répondre éternellement ce que j’ai déjà dit, ce que j’ai déjà pensé. Je ne puis alors plus que me noyer dans la nuit uniforme de mon moi. Ce réel, s’il existe, ne contient plus de virtualité – il se fige. Il est comme un caillot, une obstruction de l’être sans devenir.

La réalité alternative est un discours, une sophistique, elle entretient un rapport de domination capricieux du moi au monde; la fiction privilégie le dialogue, paradoxal, à distance, dans l’espace et le temps. Elle propose un imaginaire à s’approprier pour penser ensemble le monde. La réalité alternative est le produit de l’illusionniste, qui détourne l’attention, séduit le regard pour faire voir ce qui n’est pas; elle est un écran de fumée derrière lequel il n’y a rien, que l’abîme vertigineux d’une absence absolue de regard, quand le narcissisme boursouflé a tout dévoré. La fiction relève de la magie et de la sorcellerie, elle communique avec l’invisible mystérieux des choses et des êtres. Elle est le révélateur photographique qui fait accéder l’image à l’existence. Elle concentre le regard et rend la vie plus présente à elle-même, lui fait découvrir ce champ d’invisible, d’inexploré, qu’elle contient, en attente de cristallisation. Les signes du langage sont une chrysalide d’où l’existence émerge enrichie d’elle-même.

La fiction fluidifie le réel parce qu’elle en exprime la virtualité. Elle est du réel ce qui pourrait être, quand le mensonge dit sciemment qu’il est ce qu’il n’est pas et torture la conscience. Non la conscience morale, mais notre science commune, partagée, du monde – notre con-science. Je me pense folle si personne n’est là pour confirmer ce que je vois ou si tous disent ne pas voir. C’est l’expérience extrême de Robinson sur son île, qui doit imaginer un regard autre pour rester sain d’esprit. Plus que sa rencontre avec Vendredi, bien avant elle dans tous les cas, c’est la découverte de l’empreinte de pied qui sauve Robinson: elle lui ouvre de nouveau toute la virtualité fictive que contient la réalité, en attente de devenir, elle introduit au pouvoir de l’invisible. De cette empreinte – qui appartient peut-être à Robinson lui-même – émerge un corps entier, en attente d’être vu et touché, mais qui existe dès l’instant que Robinson l’imagine. De cette forme creusée sur le rivage, qui peut-être n’est qu’un hasard de l’érosion provoquée par les vagues, surgit un autre avec lequel dialoguer; le regard façonné par l’imaginaire réalise la virtualité contenue dans la forme. Quelle que soit finalement l’origine factuelle de la forme, l’acte qui consiste à donner une existence fictive à l’autre qu’on imagine à partir d’elle restera réel. Et l’autre continuera d’exister même après la disparition de la forme, même après que la forme aura été révélée pour ce qu’elle était vraiment. L’autre coexistera avec cette nouvelle révélation, manifestant la complexité du réel, ses entrelacements au croisement des regards et des expériences, là où l’esprit et le corps se rencontrent – dans cette étreinte intime d’une réalité et de l’imaginaire qui la reçoit, se la figure, l’interroge, l’élargit.

Le mensonge ne coexiste avec rien. Il ne peut tolérer aucune altérité ni, évidemment, aucune révélation. Il se veut un point de fixation de la certitude, qui pétrifie la pensée. Il n’émane pas de l’imaginaire parce qu’il ne cherche pas à réfléchir le monde ni à dialoguer avec lui. Contre l’entreprise de domination du mensonge, la fiction accueille en elle la réalité pour se modeler à son contact, dans une évolution incessante du langage qu’elle crée et qui cherche à en épouser les circonvolutions fractales.

Il faut se méfier de la parole qui prétend empêcher d’imaginer qu’autre chose est possible. Il faut se méfier de l’esprit de sérieux qui prétend que la fiction n’est pas sérieuse. Il faut se méfier de ces bégaiements du discours que sont les éléments de langage. Ils ne disent pas ce qui est, mais disloquent la pensée en flashes aveuglants qui l’hypnotisent et ne lui laissent voir que des éclats du monde qu’ils prétendent une totalité cohérente. La fiction s’intéresse aux territoires laissés dans l’ombre, elle cherche toujours à découvrir le langage qui les révélera au regard. Les rapprochements qu’elle opère provoquent un étonnement fécond qui déjoue l’hypnose. Par nature métaphorique, la fiction décale, déplace, décentre la pensée. Elle empêche sa minéralisation dans un langage unique qui ne lui appartient pas, langage parasite qui finit par s’incorporer à elle jusqu’à lui faire oublier qu’elle a cédé sa liberté contre une simplification du réel qui la dessèche et l’altère.

Antidote aux altérations appauvrissantes de la réalité, la fiction féconde l’imaginaire par sédimentations successives, où la pensée trouve la possibilité toujours renouvelée de sa propre métamorphose.

Image en une: Apollon et Daphné (fragment), par Le Bernin. Galerie Borghèse, Rome.

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