Abîme

Pour Alia.

L’espace.

Le silence.

Ils n’avaient rien entendu.

Ils avaient vu.

Sous leurs yeux, une incroyable déflagration silencieuse. Une implosion muette. Ils avaient imaginé une nuit soudaine, et ils avaient cru un instant que tout s’immobilisait dans l’univers. Ils étaient interdits, comme jamais homme avant eux, sans doute, n’avait été interdit. Ils étaient les premiers et les derniers à faire cette expérience. Personne, après eux, pour porter témoignage. Personne, à qui porter témoignage. L’immense et infime mémoire, qu’on s’était patiemment murmurée, de génération en génération; les contes et les mythes que la mère, à travers les siècles, avait lus à son fils, que le père avait lus à sa fille; le savoir, la science, les livres que le maître avait transmis à son disciple; les rêves et les désirs qu’on s’était chuchotés à l’oreille, tout s’arrêtait là, avec eux. Leur cerveau n’était pas assez vaste pour tout contenir. Leur corps n’était pas assez sensible pour tout éprouver.

Ils étaient le couple d’une genèse renversée. Ils étaient Ève et Adam au moment de l’apocalypse, quand Dieu s’est définitivement détourné de la folie des hommes, quand l’arbre de la connaissance s’est embrasé en un brasier violent, soudain, et éphémère, sans rien révéler.

Ils étaient en suspens.

Ils étaient en suspens au cœur de l’incompréhensible.

Ils regardaient la Terre s’envelopper d’une poussière opaque. Ils avaient vu les océans se soulever, furieuses montagnes liquides contre-nature, puis s’effondrer dans une rage sans rédemption. Ils avaient vu disparaître une à une les lumières des hommes, et laisser place à une luminescence surnaturelle.

Ils les avaient vues, aberrantes étoiles filantes montant de la Terre, droit vers eux, sans les atteindre.

Quelque chose alors avait vibré, comme un regret de ne pas être là-bas, avec leurs frères humains, pour la fin. Maintenant leur revenait la responsabilité, immense et dérisoire, de jouer seuls le dernier acte. Chanteraient-ils leur duo tragique et absurde? Ou s’écrouleraient-ils à leur tour, misérablement, incapables de soutenir ce testament qu’on leur laissait?

Ils étaient comme deux parents, que le deuil réunirait ou déferait.

Ils étaient orphelins de l’humanité; elle survivait en eux. Pour quelques heures, pour quelques jours? En sursis.

Le silence, tout autour d’eux, gonflait l’espace, et le prolongeait encore.

Ils n’avaient pas entendu les millions de voix surgies des entrailles de la terre.

*

D’un instant l’autre, la station était devenue un monument que personne ne viendrait visiter. Ils étaient devenus le foyer sacré, hommage aux morts que personne ne viendrait nourrir.

D’un instant l’autre, les voix familières des ingénieurs qui veillaient sur eux depuis la Terre s’étaient éteintes, remplacées d’abord par un grésillement irritant et angoissant, mais qui contenait encore en lui la possibilité d’un retour – puis le silence. Ils n’avaient entendu aucun cri, aucun appel, aucune surprise ni aucun pleur: tous ces signes de l’événement pour eux n’avaient pas eu lieu. Ils avaient simplement pu prendre acte de la disparition des voix, vaguement inquiets puis, soudain, saisis de terreur.   

Ils s’étaient jetés jusqu’au module vitré, les gestes incertains, tournoyant maladroitement, se heurtant contre l’intérieur hirsute et chaotique de la station. Le corps endolori, ils avaient regardé vers la Terre, ils l’avaient vue, éblouissante, naufragée dans le silence, sans la reconnaître.

Quand tout fut fini, ils s’étaient regardés.

Et le temps s’était emparé d’eux.

Ils n’avaient plus rien à faire.

Leur vie jusque-là si minutieusement minutée semblait s’étendre avec l’espace sans limite qui les enfermait.

La Terre continuait de se taire, et ils continuaient d’attendre. Comme si quelqu’un pouvait encore leur dire comment il convenait d’agir, comment se sauver. Le Soyouz était toujours amarré, prêt au départ, et nulle part où aller. L’univers, en s’ouvrant tout entier, leur interdisait toute destination, et semblait les narguer.

« La Lune, peut-être? »

La pensée lui avait échappé avant qu’il eût pu en mesurer tout le comique absurde et désespéré. Elle lui avait souri. Il avait souri en retour.

La station les emportait dans sa ronde folle, attachés à leur Terre morte, pris au piège de son champ de force. Ils ne voulaient pas s’en séparer. Deux lignes d’univers condamnées à errer jusqu’à la fin sur un cercle insensé. 

Face à l’anéantissement de tout ce qu’ils étaient, une seule question survivait, rayonnante comme un soleil noir. Il leur était donné de contempler l’inanité à laquelle aboutissaient des millénaires de vies humaines; elles leur semblaient, dans leur situation présente, délicieusement naïves, illusoires, dérisoires.

C’était aussi des millénaires de questionnements philosophiques qui prenaient forme avec une acuité nouvelle, insupportable, oubliaient de rester les fantômes spéculaires des jeux sérieux de l’esprit, pour devenir leur réalité.

Leur instinct les poussait  à se préoccuper de leur survie, mais leur esprit lui opposait cette vérité incontournable: il n’y avait plus rien pour accueillir cette vie qu’il s’acharnait à vouloir préserver. Leur âme avait sombré déjà, et leur corps se révoltait. Leur corps ne comprenait pas, ne pouvait pas comprendre une réalité où la possibilité même de vivre était niée. Ils étaient face à un choix; chacun le savait. Mais aucun n’osait prendre la responsabilité d’ouvrir cette discussion. Pourtant, ils auraient pu trouver quelque consolation dans cette dernière expression de volonté qui leur était offerte.

*

Depuis plusieurs heures – ou était-ce plusieurs jours? il n’y avait plus personne pour leur dicter la mesure du temps -, elle était occupée à écrire. Il s’était chargé de compter leurs rations. Elle l’avait regardé un moment sans rien dire, puis il l’avait vue s’éloigner, chercher quelque chose en fouillant chaque recoin de leur étroit habitacle; quand elle eut trouvé, elle s’arrima tout au fond de la station, loin de lui. Depuis, elle écrivait.

Il triait soigneusement, concentré uniquement sur les apports caloriques de chaque portion qu’il trouvait. Nourriture. Fruits, légumes, produits laitiers, repas riche, repas léger. Il refusait de penser. Boisson. Thé, café, jus d’orange. Il serait bien temps, plus tard. Il calculait la quantité d’eau à recycler. Il calculait les minima et les maxima pour chacun en fonction de leurs poids respectifs. Il manipulait chaque aliment avec une douceur, avec une lenteur pleines de révérence. Et il triait. Le Jules Verne était maintenant amarré depuis trois mois. Il calcula qu’en économisant leurs ressources, ils pourraient survivre six mois. Mais la station aurait déjà depuis longtemps commencé d’altérer son orbite pour dériver vers la Terre en une spirale lente et inéluctable. Il semblait qu’ils devaient être, quoi qu’il arrive, attirés par l’épicentre du Dernier Anéantissement.

Ils avaient décidé ensemble de nommer l’événement. Ils s’étaient rapidement mis d’accord, le nom s’était imposé comme une évidence triste et vaine. Et c’est en choisissant le nom, avec majuscules, qu’il fallait donner à ce qui avait eu lieu, qu’ils l’avaient ressenti pleinement pour la première fois. Ils étaient les témoins de l’histoire humaine enfin achevée.

De temps en temps, il relevait la tête et l’observait. Des pages noircies de sa petite écriture serrée flottaient tout autour d’elle. À ce rythme, elles la cacheraient bientôt entièrement à sa vue; et elle disparaîtrait dans un nuage scriptural. Il était curieux mais il n’osait pas l’interrompre. Elle ne levait pas les yeux de son carnet, en détachait simplement les pages une fois remplies, les unes après les autres, d’un petit geste sûr. Il écoutait le léger craquement, étrangement régulier, qui scandait son propre travail. Ce bruit avait pour lui quelque chose de rassurant, comme le battement d’une pendule au milieu de la nuit. Il finit même par l’attendre et craignit qu’elle cessât d’écrire. Il entendait la page se déchirer puis regardait vers elle, suivait des yeux la fragile aile blanche et noire, libérée, s’élever, aussi légère que lui dans leur monde flottant, inconscient de l’absence vers laquelle il chute perpétuellement. La finesse des feuilles laissait voir en transparence l’écriture de chaque côté, si bien que la page était à elle-même son propre palimpseste. 

Il ne pouvait pas encore discerner ce qu’elle écrivait mais, toujours prisonnier de réflexes qui n’avaient plus lieu d’être, il pensa que peut-être elle calculait et figurait pour eux le moyen de se sauver. Il ne voulait pas interroger la déraison d’une telle idée. Il voulait s’y abandonner, il voulait y croire aussi longtemps qu’il n’aurait pas vu le langage – mots, calculs, figures géométriques, tous évidemment inutiles – tracé par elle. Le nuage en noir et blanc grossissait autour d’elle, et bientôt parviendrait jusqu’à lui.

Il avait fini de trier, mais il n’osait pas bouger, de peur de rompre le rituel sacré qui l’occupait tout entière. Depuis qu’elle avait commencé d’écrire, elle ne l’avait pas regardé une seule fois. Depuis l’événement même, ils avaient peu parlé. Il sentit monter en lui un manque indéfinissable. Sans le vouloir, il comprit peu à peu que ce manque, plus rien ne viendrait le combler. Le manque de tout ce qui ne serait plus. Le manque de tous ceux qu’il ne connaîtrait pas. Il avait besoin de sa présence, mais il savait aussi qu’à elle seule, elle ne pouvait suffire, et cela le désespéra. 

Il voulut faire quelque chose, trouver une nouvelle tâche, indispensable et inutile, n’importe quoi. Il la regardait comme pour l’appeler, mais elle ne l’entendait pas. Elle avait maintenant presque disparu derrière la brume, épaisse et fragile, du mystère qu’elle écrivait. Il distinguait tout juste la douce agitation de sa main, qui se répercutait en ondulations presque imperceptibles sur le halo, multiplié en cercles concentriques, des feuilles qui virevoltaient autour d’elle et la redessinaient de leur étrange chorégraphie. Lorsqu’elle eut complètement disparu, il pouvait entendre encore le rythme apaisant du petit craquement qui les déchirait du carnet.

Et puis, enfin, une page fut à portée de sa main. Il hésita. Il attendait ce moment et il hésita. Sans doute ce qu’elle écrivait était aussi pour lui. Pour qui d’autre? Il ne craignait pas de violer son intimité. Il craignait la vérité que cette page contenait. Il craignait de la lire et de ne plus pouvoir l’oublier. Non qu’il s’illusionnât sur leur situation. Simplement, il ne voulait pas la penser dans toute sa brutalité, et risquer se dissoudre dans cet impossible que leur être, avec toute sa complexité et toutes ses imperfections, n’était pas fait pour supporter.

Alors il hésitait. Il regarda la page flotter devant lui, refusant de lire, refusant de comprendre. Elle s’approchait, poussée par toutes les autres qui s’accumulaient encore et commençaient de l’envelopper lui aussi, et il ne put à la fin que la prendre.

Ce qu’il vit le bouleversa.

Ce n’était ni un appel à l’aide ni un plan pour survivre. C’était bien plus inutile, bien plus définitif et bien plus important.

C’était un mélange, étonnant et sensé à la fois, de toutes les formes de langage créées par l’homme. Mathématiques. Géométrie. Musique. Écriture cunéiforme, alphabétique, syllabaire. Idéogrammes. Hiéroglyphes. Linéaires A et B. Dessins pariétaux. Constellations.

C’était l’histoire de l’homme résumée dans tout ce qu’il avait tracé à travers le temps, dès l’instant qu’il avait trouvé le moyen de représenter le monde. C’était toute la complexité de l’intériorité humaine condensée dans ses traces protéiformes. C’était l’homme enfin, réincarné dans son langage.

C’était Babel recomposée, humble, fragile et achevée.

*

Le monde était mort de n’avoir pas accepté sa propre complexité. Et eux restaient, abasourdis devant l’abîme de sa disparition.

Leur monde était mort, et eux avec lui. Ils n’en étaient plus déjà que les rémanences, deux scintillements éphémères perdus au milieu de la nuit.

Et elle avait trouvé le moyen de prolonger au-delà de ce monde ce que l’homme avait été.

Ils étaient les dépositaires du récit humain. Ils feraient le pari qu’il y a, dans l’univers, une autre forme de vie pour venir à leur rencontre, perpétuer leur histoire.

“The universe is a pretty big place. If it’s just us, seems like an awful waste of space.” (1)

Il avait, aussi longtemps qu’il pût s’en souvenir, toujours vécu avec cet espoir excitant: un jour, longtemps après sa mort sans doute, l’homme entrerait en contact avec une autre intelligence, et ce serait probablement son ultime révolution copernicienne. Il verrait alors l’univers, tout ce qu’il croyait connaître, de l’autre côté du miroir, à travers le regard d’une altérité radicale qui le réconcilierait peut-être, enfin, avec lui-même. 

Il pensait qu’il ne connaîtrait jamais ce moment mais il aimait l’imaginer. Il aimait l’idée d’une forme de vie qui ne ressemblait à rien de ce que l’homme pouvait toucher, par les sens ou par l’esprit. Il avait toujours eu foi en l’incroyable créativité de l’univers. Enfant déjà, il percevait dans tout ce qu’il voyait la promesse d’autre chose, et il n’avait jamais cessé, depuis, d’explorer cette richesse de l’inconnu qui attend qu’on le découvre. Plus il avait vu, plus il avait cru. Chaque découverte, chaque rencontre, chaque livre, gonflait encore un peu le monde pour lui, comme une expansion de son imagination, et semblait réaffirmer l’infini des possibles. Maintenant que tout allait finir pour eux, sa vie passée à concevoir cet infini lui disait ce qu’il fallait faire.

Aussi, la formule de Carl Sagan lui avait-elle toujours semblé si juste qu’elle pouvait démontrer à elle seule la folle vérité d’une existence inconnue, invisible, hors de leur monde. Aujourd’hui, elle exprimait leur saut de la foi. Leur abîme aurait un sens, ou serait ce néant absolu que l’humanité, après des millénaires de philosophie, n’avait jamais su vraiment penser ni concevoir.

Ils avaient donc hérité de la responsabilité monstrueuse de vivre la dernière page, avant de refermer l’histoire de leur espèce. Et ils allaient s’en montrer dignes. Cette pensée le rendit heureux.

Leur dernière tâche. Préserver la trace. Offrir leurs corps et tout ce que leur chair contenait inscrite en elle de l’histoire de leur monde; offrir les feuilles palimpsestes qu’elle avait écrites, qui disaient ce qu’ils avaient été en tournoyant autour de leurs deux êtres depuis longtemps momifiés, mais toujours vivants du récit de ce qui fut; les offrir aux autres qui ne manqueraient pas de les trouver, même sans les chercher, après avoir longtemps rêvé, eux aussi, qu’ils n’étaient pas seuls.

*

Il vint jusqu’à elle et caressa son visage. Elle cessa d’écrire. « Je te vois », dit-elle simplement, puis ils allèrent ensemble préparer les deux modules. Le Jules Verne et le Soyouz devaient pouvoir leur donner l’impulsion suffisante pour s’extraire définitivement de l’attraction terrestre. L’espace les accueillerait alors dans leur errance.

Ils regarderaient le soleil se coucher pour eux une dernière fois. Quand la Terre serait entre leur étoile et eux, ils déclencheraient les rétrofusées de chaque module simultanément, conscients que la manœuvre risquait de déchiqueter la station. Puis ils se rejoindraient pour voir leur planète se détacher d’eux, et s’éloigner lentement, réfugiés dans sa nuit. Une fois certains qu’elle ne pourrait plus les reprendre, ils éteindraient un à un les appareils qui les maintenaient en vie.

La station, vestige glacé, minéral, de la grandeur dont ils furent capables, commencera son voyage, solitaire et sans but, prisonnière du vide et de ses dangers, attendant qu’on vienne la découvrir. Juste avant de fermer les yeux, ils s’étonneront encore de l’insignifiance magnifique de la Terre et de la splendeur des étoiles.

(1) Carl Sagan, Contact (« L’univers est un endroit plutôt vaste. S’il n’y a que nous, ça semble un sacré gâchis d’espace. »)

Illustrations: Célestographies, d’August Strindberg

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