Νεκυία #11

Νεκυία #10

« Étroitement encore l’âme,

à l’incision du corps. »

Saint-John Perse

10. Le Rituel

Rogokyne observait Ivan. Il lui semblait qu’il s’étendait au-delà de son corps physique, au-delà de toutes les propriétés singulières qu’il pouvait voir, et qui composaient l’entité Ivan K. pour les autres. Mais à lui, Rogokyne, quelque chose échappait, qu’il était peut-être le seul, paradoxalement, à pouvoir percevoir.

Il avait placé K. au milieu d’une chambre dont les quatre murs avaient été recouverts par quatre miroirs colossaux. Rogokyne semblait espérer que l’espace entre le corps réel et ses reflets prît au piège tout ce que K. lui dérobait de lui-même. Il semblait croire que cette démultiplication fantasmatique d’Ivan pouvait provoquer en lui, Rogokyne, une épiphanie.

K. restait assis immobile, les jambes croisées, sur une petite chaise en métal dont les pieds avaient été scellés dans le sol de la cellule aux miroirs.

L’Enfanteur, derrière sa caméra, restait face à l’énigme du Rêveur.

Il continuait de chercher à voir ce que lui-même, depuis toujours, avait voulu projeter. Il était incapable d’imaginer la possibilité qu’Ivan pût exister en dehors de ce qu’il en avait fait. Une telle éventualité signifierait une défaillance insupportable au cœur de son système. Et il était impossible que Rogokyne échouât par la faute de son Rêveur.

Les drogues feraient bientôt leur effet et le Rituel de Divergence pourrait commencer.

On disait aux Rêveurs que le Rituel visait à les purifier de toutes les scories qui avaient parasité leur Oniroxis et rendu imparfaite l’expérience des spectateurs. Mais en réalité, Rogokyne avait conçu quelque chose de bien plus complexe.

Longtemps, il avait espéré qu’Ivan serait à jamais immunisé contre une telle nécessité. K. était un des rares Rêveurs qu’il prenait encore le temps de former lui-même. Il lui était pénible de penser que son Enfantement avait failli. Rogokyne avait connu d’autres échecs, mais K. était particulier ; K. était sa dernière œuvre.

Depuis le jour, vingt ans plus tôt, où il était allé le chercher dans la ville souterraine, depuis ce jour où on lui avait présenté l’enfant pour la première fois, où il avait plongé le regard dans les yeux noirs, innocents et pleins d’un savoir mystérieux, de ce tout petit être qui ne parlait pas encore mais semblait observer le monde du haut d’une sagesse ancestrale, déposée là par toute l’humanité, Rogokyne avait su qu’il n’y aurait pas pour lui de Rêveur après Ivan. Il avait su que ce petit corps, qu’il pouvait détruire d’un geste, incarnait l’aboutissement de toute sa vie.

Rogokyne avait soulevé l’enfant, l’avait serré dans ses bras en lui murmurant des mots dont Ivan n’aurait aucun souvenir, mais qui détermineraient le cours de son existence. Les parents avaient assisté au Rituel de Reconnaissance en pleurant. Ils n’avaient pas prononcé une parole, jusqu’au moment où, alors que Rogokyne s’apprêtait à emmener Ivan, sa mère s’approcha, regarda l’Enfanteur droit dans les yeux, puis déposa un baiser sur le front de son fils et glissa dans sa main minuscule une figurine grossière dont Rogokyne ignorait la signification, mais qu’il n’eut pas le cœur, et cela le surprit, de retirer au petit. C’était cette même figurine qu’Ivan, assis dans la cellule aux miroirs, serrait maintenant dans son poing.

Depuis le cri, Rogokyne éprouvait en présence de son Rêveur un profond malaise. Le corps de K. désormais incarnait une brisure de symétrie qui l’exaspérait. Le cosmos, songeait Rogokyne, n’aurait pas dû contenir K. Non, K. n’aurait pas dû appartenir à ce monde, à son monde. Et cette idée lui brisait le cœur.

Pourtant, Rogokyne avait besoin de K. À tel point qu’il se demandait parfois si l’Onirothèque, avec ses centaines de Rêveurs, pouvait survivre à l’absence de K.

Et Rogokyne avait besoin d’Ivan pour lui-même. Il savait, et cela lui déplaisait, qu’il était attaché à son Rêveur. Il avait le sentiment qu’Ivan le complétait et que, s’il venait à disparaître de sa vie, il ne le supporterait pas. Rogokyne ne savait pas ce qu’aimer voulait dire, et de telles idées le décontenançaient. Aussi préférait-il penser qu’en soumettant K., il œuvrait dans l’intérêt de l’Onirothèque. 

Rogokyne observait Ivan. Le jeune homme gardait les yeux fixés droit devant lui. Que voyait-il ? Son reflet multiplié jusqu’au vertige, jusqu’à la nausée. Il était enfermé dans la cellule aux miroirs depuis de longues minutes déjà, et il était resté parfaitement immobile. Sa présence, sous le regard attentif de l’Enfanteur, devenait minérale.

Rogokyne savait que les drogues avaient commencé d’agir sur le métabolisme d’Ivan. Il voyait le corps du Rêveur se tendre en de vains efforts pour leur résister. Il basculerait bientôt. Bientôt, Ivan ne saurait plus qui il était. Rogokyne sourit à l’écran devant lui. Il voyait la confusion, mêlée de terreur, s’emparer peu à peu du regard de son Rêveur. 

Soudain, Ivan tourna la tête. Rogokyne soupira. Il avait vaincu. 

*

Le Rêveur était face à son reflet, répété à l’infini, et il ne se reconnaissait pas. Il ne savait pas qui était l’homme qui lui rendait son regard. Il était pris au piège de lui-même, cet inconnu. Tout autour de lui, ce corps qui imitait consciencieusement chacun de ses gestes. La Divergence était achevée. Ivan, désormais, s’éprouvait étranger à lui-même.

Le jeune homme surmonta un premier mouvement de panique et s’immobilisa de nouveau. Il comprit rapidement qu’il n’y avait pour lui aucune issue. Il ne savait pas quel était ce lieu où on l’avait enfermé, ni pourquoi il s’y trouvait. Il savait seulement qu’il était la proie de puissances invisibles qui menaçaient de l’écraser. Alors il se mit à regarder fixement l’étranger dans le miroir. Rogokyne s’approcha de l’écran pour observer le visage de son Rêveur. Il n’y avait plus dans ses beaux yeux noirs ni défi ni détermination, mais un sentiment de profonde horreur. Ivan se regardait, et ce qu’il voyait le terrifiait. L’Enfanteur en éprouva une vive satisfaction. Mais, tandis qu’il se détachait de l’écran, quelque chose attira son attention, qu’il n’identifia pas immédiatement. Il demanda à son assistant de zoomer sur le visage d’Ivan. Il entendit la nervosité, la peur presque, dans sa propre voix. À présent, l’écran était entièrement occupé par le visage du Rêveur. Rogokyne s’approcha encore. Ses lèvres effleuraient la surface froide. Il plongea le regard dans les yeux du Rêveur, hantés de cauchemars inédits. Puis il vit l’inconcevable. Ivan souriait.

Ainsi son visage incarnait-il la Divergence qu’on lui avait imposée. Le jeune homme se l’appropriait, la faisait sienne, tirait de la torture, au prix d’immenses efforts sans doute, une expérience inouïe. Terrifié, il se souriait à lui-même, sans se reconnaître.

Rogokyne recula brusquement, bouscula son assistant qui tomba avec fracas. Jamais il n’avait éprouvé une telle fureur. Jamais il n’avait haï avec autant de violence.

Sur l’écran, Ivan s’était levé. Il posait les lèvres sur la figurine qu’il avait gardée serrée dans son poing, le regard toujours fixé sur son reflet.

Mais Rogokyne ne le voyait plus. Dans la salle de contrôle, c’était un chaos indescriptible. L’assistant s’était enfui devant la rage de l’Enfanteur. Il brisait tout ce qui lui tombait sous la main. À la fin, seul l’écran resta intact. Rogokyne le regarda hébété ; il ne semblait plus savoir où il était. Puis il le pulvérisa du poing. Des éclats de verre ensanglantés jaillirent en tous sens. L’Enfanteur s’écroula.

Au même moment, sans détacher son regard de l’étranger qui était lui, Ivan brisait le miroir.

*

Quand on vint chercher le Rêveur plusieurs heures plus tard, il était assis, immobile, sur la petite chaise métallique, les yeux fixés sur le mur nu qui apparaissait entre les déchirures du miroir, la petite figurine tachée de sang blottie entre ses mains blessées.

Image en Une: © Salvador Dalí, Cygnes reflétant des éléphants, 1937 – Fondation Gala-Salvador Dalí

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