Νεκυία #7

Νεκυία #6

« Mon cœur, mon corps, libres de mort,

prends-en la garde et le souci… »

Saint-John Perse

6. Οὖτις

Journal de *

Les Grecs avaient cette coutume, quand un des leurs tombait au combat et que le risque était trop grand d’aller chercher le corps, de crier, après la fuite, trois fois le nom du mort, afin que son âme revienne en sa terre natale. Ou bien si le marin maladroit, malchanceux, renversé par la tempête indomptable, tombait en mer, englouti par le gouffre immense que seuls les courageux avaient le cœur d’affronter. Chaque fois que la sépulture était impossible. Chaque fois que la mort n’était pas belle, ni glorieuse, mais lamentable, abominable, anéantissement brut qui pétrifiait le vivant, resté face à la réalité insondable de la disparition ; quand celui qui était là un instant plus tôt ne l’était plus maintenant, sans que rien, véritablement, ne marque ce passage vers nulle part ; quand celui qui avait été pendant toutes ces années, qui avait souri, pleuré, aimé, était, d’un trait, occlus à jamais, arraché au réel, escamoté, rendu invisible ; chaque fois que la mort s’imposait ainsi dans toute la vérité de cette violence qu’elle infligeait aux sens abasourdis, on criait trois fois le nom de l’ami, de l’amant, du père ou du frère. Et son âme entendait. Et son âme revenait. Et l’on pouvait pleurer sereinement. La sépulture interdite par le sort se déplaçait dans la voix de celui qui rendait au mort son dû, qui l’appelait en déchirant l’air de sa douleur, qui le tirait de l’oubli. 

On ne crie plus pour les morts. Leurs âmes attendent encore, affligées et seules, qu’on les appelle. Elles restent entravées dans un néant de silence. Sont-elles encore au fond de la mer, méconnaissables ; les a-t-on abandonnées dans la poussière du champ de bataille ? Elles ne le savent pas. Personne n’a crié pour elles ; elles ne sont plus rien.

On a oublié les âmes ; on les a laissées pourrir au fond de l’Érèbe, à l’embouchure rocailleuse des quatre fleuves infernaux ; on les a laissées pourrir sur la terre inféconde où l’air empoisonne les fruits à peine nés de leurs fleurs sanglantes, où le soleil ne regarde jamais ; on les a laissées pourrir dans ces champs élyséens qu’Achille le Bienheureux aurait quittés d’un claquement de doigt pour pouvoir vivre encore, s’incarner, ne fût-ce qu’un instant, dans l’existence du plus obscur paysan, sur la terre la plus aride. Mais sur la terre, là où il est permis de sentir le soleil sur sa peau, la pluie froide contre son visage, la douleur de la perte et des infirmités du corps ; là où il est permis d’être brûlant de fièvre jusqu’au délire, et de guérir. Achille aurait renoncé à son paradis de pacotille sans un regret, sans un regard en arrière, pour un instant de fièvre vivante, recroquevillé sur le sol en terre battue d’une cabane sinistre et puant l’ail. Vivant.

On a abandonné toutes ces ombres errantes. Reviendront-elles nous demander des comptes ? Plus personne pour avoir le cœur d’accomplir le rituel sacré et leur rendre visite, consulter leur sagesse, écouter leur histoire, leur vie glorieuse et leur mort lamentable, essayer de les étreindre, se désespérer de leur inconsistance de rêve évanoui, leur rappeler qu’elles ont été vivantes, autrefois. 

Elles attendent, sans savoir qu’elles ont été remplacées par les images factices qui trompent sur ce qu’elles furent. Elles attendent, sans savoir qu’un grand illusionniste les a oblitérées et que les vivants ne sauraient que faire d’elles. Elles attendent, sans savoir qu’il n’y a plus personne pour les reconnaître, que les vivants se sont persuadés qu’elles sont toujours là parmi eux. Pourquoi crieraient-ils leur nom, même une fois ? Pourquoi ces aveugles qui croient voir se souviendraient-ils de ce qu’ils n’ont pas perdu ?

Et les ombres attendent, elles vont et viennent ignorantes dans des limbes d’indifférence.

Pourquoi Télémaque chercherait-il à connaître l’histoire d’un père qui ne l’a jamais quitté ?

Qui serait assez fou pour regretter de ne plus pleurer, de ne plus avoir peur ?

Qui oserait s’indigner de vivre dans la sécurité de cet éternel présent, si fallacieux fût-il ? Il faudrait vouloir prendre conscience de cette aliénation et désirer revenir au temps où la douleur était possible.

Je pense aux ombres oubliées, glacées dans leur nuit sans cri, et je me demande ce que je ferais si Irina mourait. Crierais-je trois fois son nom, effondré sur une tombe fraîchement creusée par des fossoyeurs mercenaires, ou bien vivrais-je, béat, avec sa présence dénaturée et aveuglante ? Serais-je capable de supporter la déchirure, ou bien préférerais-je continuer d’étreindre un corps spectral qui ne sera jamais elle mais qui me la fera oublier aussi sûrement?

Que sont-ils ces corps ? Ils ne peuvent plus absorber les synesthésies du monde qui catalysent la mémoire. Qui sont-ils? Ils sont les projections d’un désir aberrant. Ils sont les déjections de la peur, de la fuite, de la lâcheté des hommes. Ils sont les ombres des ombres, arrachées à l’être vrai qu’on n’a pas eu le cœur de pleurer. Rien n’existe d’eux, que le fantasme d’un autre, qui aima peut-être celui ou celle qui fut, mais pas au point de crier trois fois son nom, de reconnaître l’inéluctable de sa disparition, et de lui accorder l’offrande d’une blessure incurable.

Incapable de vivre la perte de l’irremplaçable, le voilà qui déclare le deuil non avenu et fait apparaître à la place de l’aimé cette monstruosité : l’autre devenu idole d’un moi qui a remplacé toutes ses aspérités problématiques. 

Les vivants finiront par se perdre dans l’abîme de ces miroirs.

Irina dit souvent qu’une relation se construit sur les interstices irréparables où chacun doit reconnaître en l’autre ce qu’il ne peut atteindre. Elle dit qu’à ce prix seulement on peut regarder, et espérer voir vraiment. Je crois qu’elle tente surtout de s’expliquer pourquoi elle supporte ce qui chez moi l’irrite. 

Mais après tout, son idée est séduisante. Peut-être qu’à la fin ce sont les interstices qui manquent le plus quand l’autre meurt. Le mystère qu’on n’aura pas eu le temps d’explorer jusqu’au bout.

Il n’y a pas d’interstice chez les idoles égotistes. De l’autre, elles ne peuvent renvoyer que l’attendu, puisque c’est de cela seulement qu’elles sont faites. 

Nous n’avons jamais parlé, avec Irina, de ce que chacun ferait si l’autre mourait, et c’est étrange. Je devrais avoir mon mot à dire si jamais elle compte faire de moi une ombre abandonnée sans cri. 

οὖτις (outis) signifie « personne » en grec. C’est le nom que, par ruse, Ulysse se donne quand le Cyclope Polyphème l’interroge.

Illustration en une: détail de la « Cave aux sculptures« , à Dénezé-sous-Doué

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