Νεκυία #8

Νεκυία #7

« Au grand bruit frais de l’autre rive,

les forgerons sont maîtres de leurs feux!

Les claquements du fouet déchargent aux rues neuves

des tombereaux de malheurs inéclos! »

Saint-John Perse

7. L’Enfanteur

Très jeune déjà, Rogokyne s’était imaginé en figure diabolique, et forgé un personnage en conséquence. À force de tentatives et d’étude, il avait fini par percer le secret du pouvoir et s’en était gorgé. Les autres étaient des instruments ; il savait déceler d’un coup d’œil l’utilité propre à chacun. Plutôt qu’en ouvrier ou même en ingénieur, il se représentait en chef d’orchestre. Qualis artifex…

Le monde, réduit à tout ce qui dépendait de lui, à cet empire qu’il étendait toujours davantage – c’est la nature d’un empire, disait-il, de dévorer pour vivre –, le monde était sa symphonie. La perfection de la composition requérait une soumission absolue – mieux, un abandon heureux des hommes et des femmes qu’il avait choisis pour accomplir son grand œuvre. Tous ceux qui travaillaient pour lui étaient persuadés de leur élection ; Rogokyne leur avait révélé leur destinée. Il était un prophète et, pour les plus fanatiques, un messie.

Il avait d’abord patiemment, méthodiquement, éliminé les autres Fondateurs de l’Onirothèque. Ils étaient sept quand ils s’étaient lancés dans cette entreprise folle. Il ne restait plus que lui, seul au sommet, hydre aux mille têtes qui déployait son emprise sur les esprits de ses contemporains. Certains lui échappaient encore, mais il ne doutait pas de les atteindre. Leur tour viendrait aussi. Il était patient.

Ah, on avait ri au nez des Sept quand pour la première fois ils présentèrent au monde leur machine, destinée à révolutionner l’âme elle-même, disait leur publicité. Ils avaient peut-être été un peu grandiloquents, un peu, pourquoi pas, arrogants, pensait aujourd’hui Rogokyne. Ils étaient jeunes, conscients de leur génie, et voulaient frapper un grand coup. Et puis, Rogokyne pouvait en témoigner, ils n’avaient pas tort. On avait raillé, on avait conspué, on avait excommunié. Aucune insulte ne semblait interdite pour cracher sa haine – sa peur et sa mesquinerie, pensait Rogokyne – à la face de sept jeunes gens emportés par la fougue de leur créativité, et qui désiraient en partager les fruits bénis avec leurs semblables. Quel mal à cela ? 

Les plus virulents alors se pressaient aujourd’hui pour devenir ses esclaves. Rogokyne les accueillait généreusement sous son aile empoisonnée. Ceux qui alors avaient voué aux dieux infernaux la chimère, magnifique et monstrueuse, qu’il avait offerte à leurs yeux incrédules ; ceux qui alors avaient maudit en lui le corrupteur de l’art, étaient aujourd’hui ses plus fervents disciples et condamnaient au bûcher de l’hérésie quiconque osait douter de la grandeur rédemptrice de l’Enfanteur.

Il n’avait menacé personne. Il n’avait forcé personne à croire. C’est ce qui donnait sa beauté à leur foi. Il ne voyait plus autour de lui que des adeptes. Il avait subjugué ; il avait ensorcelé ; il avait métamorphosé. Rogokyne était le plus dangereux des mages ; il avait modelé jusqu’à la perfection la puissance enchanteresse de sa présence. Sa voix, son regard, son corps – tout était construction, conçue pour emporter l’âme elle-même. Le rencontrer, c’était devenir une ombre.

À l’origine, les Sept, esprits impressionnables nourris de science-fiction, s’étaient amusés à imaginer une machine qui montrerait les rêves. C’était ce que quelqu’un avait dit, ces mots-là exactement, dans toute leur absurdité loufoque, un soir de beuverie joyeuse, à cette heure avancée où les délires se croient géniaux. Et puis, revenus de leur ivresse, l’idée avait continué de les occuper insidieusement et ils s’étaient pris au jeu. L’ingénieur et les neurobiologistes du groupe avaient commencé à réfléchir sérieusement, avaient eu des éclairs intempestifs, avaient trouvé la solution à des problèmes impossibles. La machine imaginaire avait vu le jour. Le récit de science-fiction s’était imprégné de réel jusqu’à se confondre avec lui. Les Sept avaient rêvé de gloire et, sans doute aussi, de richesses inconcevables. Rogokyne seul avait compris ce que cette machine serait vraiment.

Seul, il avait compris ce que représentait ce pouvoir, d’incarner sur un écran l’intimité la plus inaccessible, la plus secrète de l’être – livrée au regard de tous.

Rogokyne maîtrisait la composition de la matière ; il en connaissait la chair, minérale, organique ; il savait comment la manipuler pour en faire surgir des figures nouvelles et éblouissantes. Mis à part l’ingénieur sans doute, les autres travaillaient dans l’abstraction, tout en s’illusionnant forcément sur la validité primordiale de leur champ d’étude. Mais lui, Rogokyne, pouvait agir à même le réel, et le modeler à sa guise. Il lui suffisait d’accorder ou de désaccorder les substances pour faire, selon ses désirs, accéder à l’être ou réduire à néant. Et il s’était peu à peu habitué à en user de même avec les autres. Avec le temps, il en était arrivé à ne plus voir en eux qu’un amas de molécules que le hasard seul avait constituées en personnes, et que sa volonté pouvait tout aussi bien décomposer.

Rogokyne était le chimiste du groupe. Après l’invention de la machine, sa contribution s’était révélée déterminante pour lui donner un sens. 

L’écrivain, avec son obsession de l’écriture automatique et des états de rêve éveillé, avait bien aidé un peu. Mais c’était pure coïncidence ; sa lubie avait simplement fini par rencontrer le génie de Rogokyne, qui seul avait su lui donner une finalité utile. 

Il leur fallait résoudre un paradoxe qui leur sembla longtemps absurde : comment donner aux sujets branchés sur la machine un accès conscient à leur inconscient ? Comment les amener à s’engloutir volontairement dans leurs abîmes et affronter leurs pires cauchemars, les monstres que leur esprit était justement conçu pour leur cacher, coûte que coûte ? 

Les sujets devaient s’abandonner à leur inconscient et, en même temps, rester les observateurs lucides de ce qu’il leur révélait.

Il n’était pas question d’oublier. Il n’était pas question que l’esprit puisse se protéger pendant le rêve, le détourner vers des rivages plus rassurants. Une fois le rêveur descendu aux enfers, il devait y rester jusqu’à la fin de la projection. On devait l’y maintenir, forcer son âme démultipliée à écouter les récits sans fin de toutes les blessures, toutes les pertes, toutes les peurs, toutes les rancunes qui la dévoraient sans même qu’elle le sache.

Il était primordial que le rêveur n’eût aucun contrôle sur son rêve, tout en étant conscient, à chaque instant, d’être livré à cet abandon absolu. Le rêveur devait savoir qu’il rêvait, tout en étant persuadé que son rêve était devenu sa réalité, et que jamais il ne se réveillerait plus. L’expérience offerte par la machine était à ce prix. Le neuroprojecteur se déclenchait quand l’esprit du rêveur se trouvait dans cet état de dualité radicale. 

Rogokyne savait comment provoquer durablement ce paradoxe dans le cerveau humain et éviter, autant qu’il était possible, qu’il atteignît son point de rupture pour basculer dans une dimension qui n’appartînt plus ni au rêve ni à la réalité. 

Bien sûr, la plupart des premiers sujets tests avaient sombré dans la folie. Certains étaient morts. Même Rogokyne n’avait pas le pouvoir de catalyser cette alchimie du rêve du premier coup. Ces échecs avaient soulevé quelques tensions parmi les Sept. 

On allait chercher les volontaires chez les Ombres, dans la ville souterraine. À la fin, qu’importaient quelques morts sans valeur devant le prodige de la machine ? On avait brûlé les corps et trouvé de nouveaux volontaires. 

On savait que les Ombres ne remonteraient pas réclamer leurs morts. 

*

Rogokyne était face à Ivan. Le jeune homme était debout, entièrement nu, au milieu d’une vaste pièce, elle aussi nue. Il grelottait, et s’efforçait, malgré sa peur, de défier l’Enfanteur du regard.

— Vous m’appartenez, Ivan. Vous m’appartenez complètement. Votre vie, votre esprit, votre corps ne sont rien en dehors de moi.

L’Enfanteur tournait à présent autour d’Ivan, lentement. Sa voix était très douce, presque tendre, un simple murmure qui résonnait étrangement, renvoyée, démultipliée par les hauts murs nus de la chambre D959. La voix enveloppait Ivan de son étreinte sinistre. L’Enfanteur se tenait tout près de lui, les mains ouvertes, abandonnées, comme pour le caresser. Il ne le touchait pas ; Ivan sentait le souffle insidieux de sa présence. Il sentait les yeux gris, trop grands, comme soumis à une pesanteur surnaturelle, s’attarder sur chaque fragment de son corps. 

— Vous tremblez, Ivan. C’est bien.

Il s’approcha encore. Ivan se raidit au contact de l’étoffe contre sa peau nue.

L’Enfanteur était grand ; il dépassait Ivan d’une tête. Le jeune homme, déterminé à garder les yeux fixés devant lui, ne voyait que sa bouche, entourée d’une barbe ombrée très courte, grise. C’était une bouche bien dessinée, très rouge – sans doute l’Enfanteur se maquillait-il – qui se tordait nerveusement quand il parlait. La distorsion était à peine perceptible, mais elle provoquait chez celui qui écoutait un malaise dont on avait du mal à identifier la source.

— Ivan, je voudrais que vous me regardiez à présent. Que vous me regardiez vraiment. Que voyez-vous ?

Ivan leva un peu la tête et croisa les yeux gris. Il sourit légèrement.

Le coup, d’une violence inouïe, le prit par surprise. Un filet de sang coula de sa lèvre. Il voulut porter la main à sa joue mais l’Enfanteur le retenait maintenant par les poignets. Ivan essayait vainement de ne pas pleurer ; c’était au tour de l’Enfanteur de sourire. Une larme désolée vint se mêler au sang dans le creux de sa bouche.

— Vous ne m’écoutez pas, Ivan. Vous croyez encore que votre corps vous appartient.

Tout en parlant, l’Enfanteur caressa les épaules nues d’Ivan, puis son torse, son sexe, ses cuisses, ses fesses.

— Vous devez comprendre que de tout cela je peux faire exactement ce que je veux. C’est la Loi. Il n’y a aucune échappatoire à la Loi.

Ivan attendait ; il espérait un nouveau coup, qui le lavât de ces caresses. Son champ de vision était entièrement occupé par les yeux gris et la bouche trop rouge ; le visage de l’Enfanteur était devenu immense, monstrueux ; les sensations de son corps étaient entièrement occupées par ces mains qui le touchaient ; l’Enfanteur était devenu pour lui, Ivan, l’incarnation même du monde ; plus rien n’existait, n’existerait plus, que cette présence.

Longtemps après que l’Enfanteur fut parti, et l’eut laissé, seul et nu, debout au milieu de la chambre D959, Ivan continua d’éprouver sa présence sur sa peau. Absent, l’Enfanteur continuait de se manifester à même son corps. Ivan pleurait, et ses larmes ne pouvaient le purifier de la souillure de l’autre. Il était seul, abandonné sous la lumière aveuglante des néons qui démesurait son ombre. Les caméras, aux quatre coins de la pièce, étaient braquées sur lui ; il voyait leur petit œil rouge qui l’observait et lui interdisait le moindre mouvement. Ivan se dit que l’Enfanteur le regardait encore, et savourait son humiliation. 

Alors, il se redressa, ferma les yeux, et poussa un cri sauvage, féroce, primordial. Le cri qui précéda la parole du premier homme.

*

Derrière l’écran, Rogokyne entendit le cri. Il vit le corps nu de l’homme s’épanouir d’une force inconnue, spirituelle, qui le rendit immensément beau. 

Rogokyne eut peur de ce cri ; il eut peur de cette beauté qu’il ne pouvait contrôler.

Un instinct puissant se souleva aussitôt en lui. Il devait détruire ce corps. Il devait anéantir cette vie qui menaçait son œuvre, qui menaçait d’effondrer tout ce qu’il était devenu. 

Rogokyne avait peur.

Il restait paralysé devant l’écran ; ses assistants attendaient ses ordres.

Il devait détruire ; il devait anéantir. Non pas tuer. Tuer était simple. Non, il fallait étouffer à jamais l’esprit que le cri avait fait naître dans ce corps.

Rogokyne restait muet devant le cri de l’homme.

Il était terrorisé.

Illustration en Une: Joel Andrianomearisoa, « J’ai oublié la nuit »

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